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Un shutdown en France ? par Jean-Paul Betbèze

Dernière mise à jour 07/02/2018
Jean-Paul Betbèze

Jean-Paul Betbèze a été directeur des études économiques et financières du Crédit lyonnais. En 2003, à l'occasion de l'absorption du Lyonnais par le Crédit agricole, il devient conseiller du président et du directeur général de Crédit agricole. Chef économiste et directeur des études économiques du CA il quitte cette société en 2013 et crée Betbeze Conseil. Chaque dimanche il publie un blog, voici le dernier texte envoyé le 4 février.

Idées. Un shutdown en France ? Pourquoi pas ? La leçon serait excellente ! Pour l’instant, le shutdown est une spécialité américaine, comme on l’a vu du vendredi 19 janvier minuit (« heure de Washington ») jusqu’au lundi, en attendant le 8 février, limite de la rallonge qui vient d’être votée ! Cette fermeture des fonctions « non essentielles » de l’Etat (on parle de 870 000 personnes) se produit quand le Congrès n’est pas d’accord pour augmenter le plafond légal de la dette. Officiellement fixé à 20 000 milliards de dollars, il est dépassé depuis septembre 2017. Divers trucs ont été utilisés pour trouver des ressources, mais c’est fini. Pour l’horloge de la dette américaine, qui fonctionne en temps réel, nous en sommes à plus de 20 600 milliards !

La nervosité est palpable. Les employés « non essentiels » resteraient chez eux, sans être payés. Les autres viendraient au bureau, en espérant que l’arrêt sera bref. Les soldats sont payés jusqu’à fin février. Il faut trouver une solution durable. En attendant, le Trésor est censé payer ses dépenses à partir de ses ressources, autrement dit des impôts reçus – qui ne suffiront pas, et ne peut émettre de dette. En plus, la loi fiscale qui vient d’être votée creuse le déficit par des baisses d’impôts, surtout pour les entreprises, dans l’espoir de faire accélérer l’économie, pourtant en plein emploi ! Avoir des dettes en excès du plafond autorisé, au moment même où on vote une loi qui va les faire monter d’au moins 1.500 milliards de dollars sur dix ans : il fallait le faire !

« Les Etats-Unis sont en faillite » : la rumeur peut se répandre si la sortie du shutdown n’est pas rapidement trouvée. Il faudra relever de beaucoup le plafond de la dette, ce qui voudrait dire accepter certaines demandes des Démocrates sur l’immigration. « Ne pas exiler les jeunes nés aux Etats-Unis et sans papiers » contre « financer plus de dépenses d’armement », plus le déficit budgétaire courant, plus celui né des baisses d’impôts : le plafond n’a pas fini de monter ! Et, avec lui, les tensions politiques et les taux d’intérêt !

Et en France ? Pas de plafond. Les députés votent le budget, en déficit depuis des années, sans voter sur un quelconque « plafond de la dette ». Quel bonheur ! Le ratio dette publique/PIB est ici à 96%, aux Etats-Unis à 106%. Faute de plafond légal, nous sommes mentalement obsédés par les critères de Maastricht, sans les respecter. Ils fixent à 3% du PIB le maximum du déficit budgétaire (maximum qu’on appelle ici : « objectif »), et à 60% du PIB le maximum de la dette. Ces chiffres, calculés et discutés à Bruxelles et entre états membres de l’Union, ne cessent d’être complexifiés, pour mieux les contourner. On s’arrange, au prix de remontrances. Ainsi, la France s’engage régulièrement sur des objectifs qu’elle ne tient pas et négocie ensuite une autre trajectoire. Critiquée à Bruxelles, elle se fait plaindre à Paris, ce qui alimente les divers populismes.

Et si la France se donnait un plafond de la dette publique ! Elle prendra bien sûr celui, officiel, de Maastricht. Elle se demandera comment rejoindre l’objectif de 60%. Il lui faudra réduire les dépenses publiques et exporter plus. Or, depuis 2000, l’Allemagne a augmenté la part de ses exportations de biens et services dans celles de la zone euro de 26,5% à 29,2%, tandis que celle de la France est passée de 17,0% à 12,9%. Or, entre 2000 et 2017, les coûts salariaux horaires dans le secteur marchand ont progressé de 51,9% en France, et de 35% en Allemagne. Le plafond de la dette publique communique en fait avec celui des coûts salariaux (trop hauts) et des formations (trop basses), des compétitivités coût et hors-coût ! Pas d’amélioration vraie sans dépense publique plus efficace, sans modération salariale et sans plus de formation – pendant des années.

Mais le compte n’y est pas encore ! La dette des retraites des fonctionnaires (plus Poste et SNCF) n’est pas ou pas entièrement provisionnée (2000 milliards), plus 1000 milliards de garanties diverses, sans compter les Fessenheim et autres… Le hors-bilan atteint 4030 milliards mi-2016, presque le double de la dette publique « suivie » (2150 milliards) !

Alors oui, il faut un plafond voté de la dette publique France, en reprenant les calculs de Maastricht. Et il en faut un autre, de la Cour des Comptes, sur la dette cachée. On peut rire des mélodrames américains, mais les nôtres sont dissimulés et cautionnés par la BCE et l’Allemagne. Pas plus glorieux. Lumière s’il vous plait, ou shutdown !