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Edouard Philippe versus Alain Finkielkraut : une nouvelle variété de la querelle des anciens et des modernes

Dernière mise à jour 10/12/2017
Edouard Philippe versus Alain Finkielkraut (doc. France Culture)

Culture. Samedi matin (9 décembre), rendez-vous pour une interview dans les campagnes du Calvados, les petites routes sont bien glissantes mais grâce à l’entretien d’Edouard Philippe et d’Alain Finkielkraut sur France Culture, c’est avec plaisir que je roule lentement.

L’oreille du PM

Le premier ministre est l’auteur " Des hommes qui lisent " publié chez Lattès où il explique que Cyrano de Bergerac est un des personnages littéraires qui a beaucoup compté dans sa vie.

Le philosophe s’étonne de ce choix, il ne s’agit pas d’une très grande œuvre littéraire. C’est l’occasion pour l’interviewé de situer sa rencontre avec Cyrano. Quand il était jeune, ses oreilles décollées lui valaient les quolibets de ses camarades ce qui ne manquait pas de le perturber. Sa mère, en bon professeur de lettres, a choisi le remède dans la littérature en lui donnant à lire Cyrano de Bergerac…pensant que du nez à l’oreille une distanciation se ferait. Il n’en fut pas ainsi et il ne souvient pas que cette lecture l’ait aidé mais il se prit d’une passion pour ce héros d’Edmond Rostand symbole de grandeur, de généreuse abnégation et surtout du panache français. La pièce l’a accompagné toute sa vie et il en relit régulièrement une ou deux pages…et pleure au 5e acte.

Placer les livres sur le chemin des gens

Recul de la lecture, impact négatif de l’internet sur le cerveau, impossibilité pour le cinéma de transposer réellement une œuvre littéraire sans la trahir…les questions d’Alain Finkielkraut s’inscrivaient dans une approche traditionnelle et conservatrice de la culture. Elles ont reçu à chaque fois des réponses très nuancées d’Edouard Philippe, mettant en pratique le nouveau monde face à l’ancien.

Le recul de la lecture n’est pas si évident que cela pour Edouard Philippe, c’est plutôt du recul du livre dont il s’agit, auquel internet s’est substitué. Pour ce qui est de sa « paroisse » il a rappelé l’importance accordée aux livres et le succès qu’ils rencontrent, c’est surtout une question de méthode. A la bibliothèque univers clos et impressionnant, il a substitué au Havre, l’espace Oscar Niemeyer, un lieu accueillant mais surtout, ouvert le dimanche, ce qui s’avère un vrai succès. Ce qu’il faut, pour Edouard Philippe, ce n’est pas faire venir les gens aux livres mais apporter ces derniers dans les endroits où ils vont…ainsi lors des  grandes manifestations publiques, des livres sont ils mis à disposition là où se forment les rassemblements. Et ça marche.

Mauvaise mémorisation sur les écrans ?

La lecture sur écran se traduirait par la superficialité, par la perpétuelle distraction qu’apportent les liens et au final amènerait une mauvaise mémorisation. C’est tout au moins la vision de l’académicien. Edouard Philippe tout en nuances, rappelle qu’on ne fonctionne pas tous de la même façon, lui par exemple a toujours fait toutes ses études en travaillant avec de la musique en fond sonore. Certains parlent de déconcentration, ce n’est pas le cas pour lui et apparemment cela ne lui a pas trop mal réussi. (Une étude de Spotify confirme que certaines musiques stimulent l’apprentissage, Lettre à Elise pour les mathématiques, rock ou musique pop pour l’anglais ou les arts - ndlr). La lecture sur internet n’est superficielle que si la personne manque d’éducation et de concentration. Ce qui compte ce sont les bases…et Jean-Michel Blanquer s’en occupe.

Le cinéma dénature l’œuvre littéraire ?

Cinéphile averti Edouard Philippe reconnaît qu’il s’agit de deux formes d’expression bien différentes et qu’un film ne restitue pas la plénitude d’une œuvre littéraire mais, pour lui, il est souvent le moyen pour aller vers l’œuvre. Le cinéma ouvre la porte, familiarise avec le sujet et incite à découvrir la création originale. Littérature et cinéma se complètent parfaitement.

Solidarité gouvernementale

Quand Alain Finkielkraut regrette que la députée Aurore Bergé ait, selon lui, comparé Victor Hugo et Johnny Halliday, le premier ministre rappelle la phrase exacte : « Je ne sais pas combien de personnes il y aura dans la rue pour accompagner son départ. Je pense que c'est peut-être comparable à ce que la France avait connu pour Victor Hugo, par exemple ». En clair, ce qu’elle compare c’est simplement l’ampleur de la manifestation et non les personnages qui sont sans commune mesure. Une mise au point nécessaire dans le grand délire qui s’est emparé, non de la France, mais des médias qui savaient depuis des mois que le décès allait arriver et avaient préparé nombre de « sujets » dont nous fûmes abondamment matraqués. Pour un académicien il semble que la compréhension du texte originel ait laissé à désirer !

Comme Alain Finkielkraut nous nous réjouissons que le gouvernement ait rejeté l’écriture inclusive pour les textes officiels, quant aux usages du féminin et du masculin pour les titres professionnels, Edouard Philippe laisse le libre choix et demande, avant une visite officielle, si son hôte préfèrera être appelé Mme la Préfète ou Mme le Préfet. Pour les titres, l’usage relève souvent du bon sens, quand il était au Conseil d’Etat il lui a paru logique que les femmes passent de la fonction « d’auditeur » à celle « d’auditrice », mais aucune femme n’a demandé à être « maîtresse » des requêtes. On ne s’affranchit pas aisément de la charge affective des mots.

En arrivant devant la grande demeure de Monique Pelletier (notre prochain portrait), perdue dans la campagne, le sentiment était d’avoir assisté à la rencontre de l’ancien et du nouveau monde, d’un côté un univers pétri de peurs de l’autre la foi dans l’être humain.

Ginette Bléry