NORMANDIE XXL, Votre magazine économique sur internet

idées


Fausses satisfactions, véritables inquiétudes par Didier Patte

Dernière mise à jour 13/08/2017
Didier Patte

Idées. Dans une double page certainement inspirée (par qui?), en date du 6 août, Paris-Normandie titre : « La pause qui arrange bien les Normands », faisant allusion à la décision du Gouvernement de retarder le projet de Canal Seine – Nord – Europe, et tout en faisant observer que cela provoque l’incompréhension des Elus de la Région des Hauts de France.

Les uns et les autres, en Normandie, dissimulent à peine leurs diverses satisfactions, même en se voulant « prudents » dans leurs réactions. Le Président de l’U.M.E.P. (Union maritime du Havre), M. Michel Segain, rappelle opportunément que «notre priorité, c’est l’Axe Seine». Il a raison. Jean-Baptiste Gastinne, vice-président de la Région Normandie en charge des transports, est plus direct : «On ne va pas pleurer sur le sort du Canal Seine-Nord-Europe, une infrastructure qui va alimenter les ports du Nord de l’Europe», tandis que Pierre-Marie Hébert, directeur de l’U.P.R. (Union portuaire rouennaise) affirme que ses 125 adhérents se sont depuis le début positionnés contre le projet de canal, de concert avec la C.C.I. de Rouen… Ce qui n’est pas tout à fait vrai puisque, dans les publications du Grand Port Maritime de Rouen, certains ne se sont pas montrés si hostiles au Canal S.N.E., y voyant des opportunités, tout comme certaines coopératives céréalières prêtes à investir sur les berges de cette nouvelle voie d’eau.

Soyons clairs : le Mouvement Normand entend préciser à nouveau sa position, non pas d’abord sur le report gouvernemental, mais sur l’appréciation et l’intérêt que l’on peut avoir sur ce projet d’infrastructures :

1. Au nom même de la solidarité nationale, il nous paraît absurde d’être opposés à une mise en cohérence du réseau fluvial français avec le réseau européen.         

2. Le Canal Seine – Nord – Europe, NORMALEMENT, peut permettre autant aux ports de la Basse – Seine d’accéder à la trame fluviale européenne qu’aux ports du Benelux d’atteindre la région parisienne.

3. Cela suppose, bien entendu – et c’est ce que nous mettons derrière le mot NORMALEMENT – que les aménagements fluviaux de la Seine et de l’Oise inférieure soient réalisés préalablement à l’inauguration du Canal Seine – Nord – Europe (Plates-formes multimodales, accès à Port 2000 au Havre, modernisation des écluses séquaniennes, etc.).

Or, ce n’était pas le cas.  Et ce, pour plusieurs raisons :

1. Les Gouvernements du quinquennat Hollande ont systématiquement ECARTÉ la Normandie de leurs préoccupations structurantes : absence d’une véritable politique maritime, non prise en compte des nécessaires travaux à effectuer sur l’Axe Seine, renvoi à des calendes grecques de la Ligne Nouvelle Paris-Normandie (L.N.P.N.), 2030 au mieux, 2040 partiellement, 2050 en totalité… si cela se fait !

2. A l’inverse, sous la pression du lobby nordiste, les Gouvernements Ayrault et Valls ont mis les bouchées doubles pour mettre en priorité la réalisation du Canal Seine – Nord – Europe.

3. Le coût de cette infrastructure a été minimisé : on parle aujourd’hui de 7 milliards d’euros alors qu’au début du projet il était question de 10 à 15 milliards d’euros. Nous avons des doutes légitimes sur la nouvelle estimation du coût « pharaonique » des travaux, mais, surtout, nous savons que tout le financement européen potentiel devrait y être consacré. Par l’effet bien connu d’évitement en la matière, cela signifie qu’il n’y aura aucun financement européen pour… le reste, c’est-à-dire la mise à niveau de la Seine et de l’Oise inférieure, dont les financements pourtant n’ont rien à voir avec le coût de la réalisation du Canal Seine – Nord – Européen (On parle de quelques centaines de millions d’euros).

Que faut-il penser de la reculade gouvernementale ?

D’abord qu’elle montre à l’évidence que l’État n’est pas en mesure d’honorer ses engagements à cause de son colossal endettement (Il n’y a vraiment pas lieu de s’en réjouir!).          

Ensuite – et c’est là que nous ne comprenons pas le (lâche) soulagement de certains milieux normands – qu’il n’y a RIEN qui permette à la Normandie de rattraper ses retards en matière d’infrastructures.

En même temps, comme dirait l’Autre, on apprend que Paris sera la ville choisie pour les Jeux Olympiques de 2024.

Nous nous en réjouissons pour le monde sportif et – reconnaissons-le – pour le renom de la France. Même si l’on doit espérer que, comme, lors des J.O. de Londres, l’opération ne soit pas déficitaire, nous devons cependant poser quelques questions…

Paris, toujours Paris, et même le Grand Paris : il y a fort à parier que les Autorités voudront mettre « les petits plats dans les grands » (comme l’on dit chez nous) et que l’on va accélérer la réalisation du Grand Paris. C’est, au bas mot, 56 milliards d’euros de mises en chantier et, rien que pour les J.O., une dizaine de milliards. Ce qui signifie en clair que les possibilités d’investissements de la France seront toutes orientées vers la Capitale. Dans les huit à dix ans à venir, il est vain d’espérer un quelconque rattrapage pour la Normandie et, ajoutons, parce qu’ils sont dans le même boutre (bateau – ndlr), pour nos voisins des Hauts de France.

Or, ces deux Régions sont liées par une sorte de malédiction : elles ont été notoirement délaissées par le Pouvoir central. En témoignent taux de chômage et statistiques plus navrantes les unes que les autres.

C’est pourquoi le Mouvement Normand exprime sa solidarité avec les populations de la Picardie, de la Flandre, de l’Artois et du Hainaut : Normands et populations des Hauts de France sont victimes du même centralisme et des mêmes méthodes gouvernementales. Dans le journal La Voix du Nord, l’ancien ministre Philippe Vasseur déclare sans ambages : « Franchement, des études approfondies (sur le dossier du Canal Seine – Nord – Europe), c’est surréaliste, c’est se foutre du monde. Ce sujet est étudié depuis de nombreuses années ». Il a raison. Nous, Normands, avons connu cela et continuons à en souffrir : le dossier de la Ligne Nouvelle Paris Normandie se traîne d’études en études depuis 2012, sans que cela avance vraiment. Comme l’écrit l’éditorialiste Thierry Delacourt, dans LibertéDimanche du 2 juillet 2017 : «Le T.G.V. de la politique, Emmanuel Macron, a inauguré deux lignes à grandes vitesses permettant aux capitales bretonne et girondine de se rapprocher considérablement de la parisienne. (…) Bordeaux – Paris en 2 h 04, Rennes – Paris en 1 h 25. Vu de Normandie, on rêve ! Caen est encore à 2 h 15 de Paris et Rouen au mieux à 1 h 15, mais le plus souvent à plus de 1 h 30. (…) La réunion du  Comité de pilotage du 12 juillet doit permettre de préciser les contours de la première étape de construction de trois tronçons. Objectif de réalisation : AVANT 2030 ! Avec désormais quatre ministres normands au Gouvernement, il serait peut-être temps d’accélérer le mouvement, non ? »

Avec cette affaire des J.O., en prend-t-on le chemin ?

Il fut un temps (c’était sous Chirac) où le développement portuaire de la Basse Seine était une « ambition nationale ». On a vu ce qu’il en a été depuis dix ans ! Comme nous comprenons l’amère réflexion de Jean-René Lecerf, Président du Conseil départemental du Nord : « Dans la République, il y a une continuité dans la parole de l’État. On ne fait pas table rase du passé ». Nous avons, nous Normands, connu les mêmes amertumes. Selon l’adage latin « HODIE MIHI, CRAS TIBI », aujourd’hui, c’est moi, demain, ce sera toi… Et c’est pourquoi nous sommes solidaires des voisins des Hauts de France. Il ne faudrait surtout pas que, nos intérêts immédiats étant apparemment divergents, le Gouvernement en profitât pour rendre purulente la plaie en nous opposant les uns aux autres. Exigeons de l’État qu’il respecte sa parole et que le Pouvoir central comprenne qu’il n’y a pas que Paris en France.

DIDIER PATTE- Porte – parole et ancien Président du Mouvement Normandie