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Food truck indésirable à Lisieux

Dernière mise à jour 02/08/2017

Idées. Notre confère le site Contrepoint.org fervent de l’économie libérale a publié les réflexions d’un touriste venu se reposer à Lisieux pour prier sans aucun doute l’économiste Frédéric Bastiat dont les analyses sont plus appréciées aux Etats-Unis qu’en France.

Il y a quelques semaines, je me suis accordé quelques jours de repos dans le Pays d’Auge, en Normandie. Après avoir posé mes valises, j’entame la conversation avec mes jeunes hôtes, qui s’avèrent être des entrepreneurs.

Nous parlons de leur projet, dont la réalisation est déjà bien entamée : il s’agit d’ouvrir un food truck. Les food trucks, ce sont ces camions-cantine qui sillonnent villes et villages pour proposer à leurs habitants une restauration rapide, sur le pouce, souvent à emporter.

Essor des Food Trucks

Cette tendance nous vient d’outre Atlantique et connaît un véritable essor depuis quelques années en Europe. Les food trucks viennent donner un coup de jeune aux traditionnelles baraques à frites et autres camions à pizza, en renouvelant et en diversifiant l’offre de restauration rapide. L’engouement pour ces camions ambulants est tel que plusieurs festivals leur sont dédiés, comme à Paris, Strasbourg ou Bruxelles.

Les food trucks sont souvent créés par de jeunes entrepreneurs prêts à mettre leur énergie au service d’un projet, et se creusant la tête pour proposer des offres correspondant aux goûts des consommateurs, toujours plus exigeants et variés. C’est pourquoi la diversité dans l’offre des food trucks est impressionnante : produits bios, faits maison, locaux, exotiques… Il en existe pour tous les goûts !

Mes hôtes me présentent donc leur camion flambant neuf, prêt à sillonner les routes du pays d’Auge pour proposer aux habitants de ses villes et villages des plats de leur création, principalement composés de produits locaux (la région n’en manque pas). Je trouve leur projet porteur et promis à un succès certain.

Lisieux zone interdite

Cependant, en poursuivant la conversation, les jeunes entrepreneurs m’apprennent qu’il ne leur sera pas possible de faire des étapes dans la principale bourgade du coin : Lisieux. La raison ?

La mairie n’y serait pas favorable aux food trucks, et refuserait les demandes d’emplacement à ces derniers, qui ont toujours la possibilité de louer un terrain privé ou de se présenter au marché en espérant être tirés au sort pour pouvoir avoir un emplacement.

Dubitatif, j’entame des recherches, pour rapidement tomber sur un article traitant du problème. Nous y apprenons que la mairie ne délivre en effet pas d’emplacements aux food trucks en plus des deux déjà existants, un choix assumé par le maire-adjoint en charge du commerce, qui déclare :

Nous sommes régulièrement sollicités pour des implantations en centre-ville, notamment sur la place de la République et sur le parking de l’espace Victor-Hugo. Ce sont des secteurs où nous avons de nombreuses brasseries qui proposent de la restauration rapide. Il n’est pas question de leur faire de la concurrence avec des restaurateurs ambulants qui paient simplement un droit de place. La priorité est donnée aux commerces du centre-ville1.

Défense des restaurateurs sédentaires

Il est ici intéressant de constater l’inconséquence de certains élus en matière de choix pour leur ville. En l’occurrence, ce maire-adjoint choisit délibérément la défense d’un petit nombre de ses administrés –  les restaurateurs sédentaires – plutôt que celle du plus grand nombre.

Car si les food trucks déposent des demandes d’emplacements (l’article nous indique qu’une quarantaine de demande a été refusée en un an), c’est qu’une demande locale (réelle ou potentielle) existe pour leurs services.

La mairie s’arroge donc le droit de décider, en avançant l’argument fallacieux de la concurrence déloyale, que ses citoyens ne pourront pas avoir accès à ce service.

Raisonnement absurde

Mais le plus affligeant est l’absurdité du raisonnement motivant la décision de la mairie. Premièrement, les services proposés respectivement par les restaurateurs et par les food trucks ne sont pas parfaitement substituables. C’est d’ailleurs ce qui explique le succès des food trucks : les gens s’y rendent car ils y trouvent une offre nouvelle, qu’ils n’ont pas ailleurs.

De la même manière, le consommateur allant au restaurant ne recherche souvent pas la même chose qu’en allant au food truck : un service à table, une plus grande variété dans la carte, de la chaleur en hiver, de l’air conditionné en été, des toilettes…

Bref, un service différent, qui peut d’ailleurs justifier des tarifs plus élevés. Autrement dit, aller au food truck, ce n’est pas nécessairement “ne pas aller au restaurant d’à côté”.

Une concurrence déloyale ?

Deuxièmement, il est faux de voir l’arrivée des food trucks comme une concurrence “déloyale” faite aux restaurateurs sédentaires. En effet, comment parler de concurrence déloyale lorsque les services comparés ne sont pas les mêmes ? Et puisqu’ils ne sont pas les mêmes, ils ne supportent pas les mêmes contraintes.

Je doute par exemple que les food trucks soient pris d’assaut les jours de pluie, ou qu’ils soient le cadre de dîners d’affaires ou de communions. En fait, loin de l’effet d’aubaine pointé du doigt par le maire-adjoint, la réalité du food truck est celle d’une activité économique propre, avec ses aléas, ses prises de risque, ses succès, ses échecs et surtout, beaucoup de travail. Elle n’est en rien réductible à l’activité des restaurateurs sédentaires, “les contraintes en moins”.

Entrave du dynamisme économique

Enfin, on peut logiquement présumer que le but des élus est de faire vivre leur ville, de faire en sorte qu’elle soit le cadre d’activités, d’initiatives, de dynamisme économique.

Ici, il n’en est rien : au lieu de voir dans les food trucks un vecteur de dynamisme économique, un atout rendant la ville davantage attractive (surtout auprès des jeunes), les élus n’y voient qu’une menace pour les acteurs économiques déjà en place.

Ce raisonnement corporatiste est déplorable, car en définitive, ce qui fait l’attractivité des centres ville, c’est la diversité des services qui y sont proposés. Les consommateurs s’y rendent car ils savent qu’ils pourront y trouver satisfaction et grouper les achats.

L’activité amène l’activité

Autrement dit, se rendre en centre ville pour consommer un repas au food truck, c’est aussi l’occasion de prendre un café au bar, d’acheter un journal, de passer chez le coiffeur, de découvrir les nouvelles offres de l’opticien… Bref, l’activité amène l’activité, et un centre ville dynamique est en général bénéfique… à ses restaurateurs !

Ne surestimons pas l’effet potentiel des food trucks sur le centre de Lisieux : ils n’ont pas le pouvoir d’y décupler son niveau d’attractivité. Mais raisonner comme le fait l’adjoint-maire, c’est assurément choisir l’immobilisme et au détriment du dynamisme économique et de la nouveauté. C’est aussi, au passage, se couper de nouvelles sources de financement, car les food trucks payent un droit de stationnement.

Le pouvoir arbitraire du politique

Pour finir, notre maire-adjoint enfonce le clou :

Nous n’avons pas l’intention de créer de nouvelles places pour les food trucks. Avant de lancer leur activité, les exploitants devraient se renseigner auprès des mairies sur les possibilités de stationnement.

Magnifique illustration du pouvoir arbitraire que peuvent s’arroger les acteurs publics sur l’activité économique du pays et de leurs concitoyens ! On peut en tous cas se poser la question de l’avenir du centre ville de Lisieux où les restaurateurs en place se savent protégés par la loi.

Loi spoliatrice dont les élus locaux ne semblent pas comprendre son action délétère et dont pâtit la population, surtout sa partie la moins aisée qui n’aura pas accès au service bon marché des food trucks.

Enfin les restaurateurs n’auront pas besoin d’optimiser leurs offres ou d’améliorer la qualité de leurs plats ; une demande plaintive aux élus locaux autour d’un bon repas sera nettement moins contraignante…

Un appel passé à la mairie de Lisieux le 27 juillet m’a confirmé que cette position n’a pas changé.

Arthur Chevreul