En vue


Monique Pelletier : entretiens à bâtons rompus sur un féminisme tempéré

Dernière mise à jour 04/01/2018
Monique Pelletier (photo BFM)

En vue. Après avoir présenté son livre Souvenirs irrespectueux d’une femme libre, ouvrage jubilatoire dont on ne peut que recommander la lecture, nous sommes allée dans le Calvados, à Auvillars, rencontrer Monique Pelletier, ex-ministre de la Condition féminine qui n’a rien perdu de son goût du combat pour la cause féminine. Dès que la femme est maltraitée ou que l’injustice triomphe, elle continue à se sentir avocate, son métier qui fut et reste la vocation de sa vie, même si maintenant elle a 92 ans.

Envie de savoir ce que la Normandie représentait pour elle, envie de cerner de plus près sa vision du féminisme dans un monde qui a bien changé depuis l’époque de Valéry Giscard d’Estaing quand elle a combattu pour la reconduction de la loi Veil autorisant l’interruption de grossesse ce qui était loin d’être gagné. En 1980, elle a aussi lancé la première législation sur la criminalisation du viol pour en finir avec «des tolérances médiévales» dit-elle. Envie aussi de frotter mon féminisme bien loin de la bien-pensance actuelle, à celui d’une personnalité qui garde les mains dans le cambouis, en « sauvant » encore des femmes en difficultés.

Normande à 50%

La Normandie n’est pas liée au bonheur pour Monique Pelletier comme elle l’explique dans son livre : ce fut d’abord la maison des vacances (Trouville - route d’Honfleur) chez sa grand-mère dans une famille de la haute bourgeoisie où les filles n’avaient d’autre avenir que celui de devenir une épouse soumise. La guerre changea tout, en 1940 elle alla au lycée à Deauville (les filles le matin, les garçons l’après-midi) elle y fut cataloguée de rebelle. La période de l’exode se passa près de Concarneau cependant que les Allemands occupaient la maison familiale. La Normandie aurait pu continuer à n’être qu’un lieu de vacances mais une grave et incurable maladie frappa son mari en 1977. En 2000 elle acheta une grande résidence, en fort mauvais état, à Auvillars, qu’elle fera aménager pour les besoins du malade. Depuis cette date, jusqu’au décès de son mari, il y a 3 ans, elle y vint toutes les semaines  du vendredi au dimanche. Un enracinement local qui lui a, par exemple, fait s’impliquer dans le lancement, avec Philippe Augier, de l’Orchestre de chambre de Deauville dont elle fut présidente d’honneur.

Tout commence par l’éducation des garçons

Son mari, orphelin, désirait une grande famille, elle eut 7 enfants tout en travaillant et en étant ministre…Même si les moyens matériels ne manquaient pas, l’organisation ne fut possible que parce que le mari contribua largement au travail de la maison et à la garde des enfants. Leur réussite et leurs confidences montrent qu’ils n’ont finalement pas souffert de l’absence de la mère et ont apprécié d’être rapidement autonomes. « Chacun a dû se prendre en main, y compris les garçons » se souvient-elle. Nous nous étonnons toutes deux que ce soient les mères qui pendant des siècles aient « fabriqué » les machos en dispensant, par exemple, les petits garçons de participer à l’aide aux travaux ménagers !

Côté machisme, le syndicalisme lui semble dans la société le secteur d’activité qui continue à  accorder le monopole des responsabilités aux hommes, le passage de Nicole Notat à la CFDT restant une exception.

Femme objet

Actives, courageuses, intelligentes…la voix est souvent ce qui manque aux femmes pour réussir dans la politique. Voix fluette, voix perchée, voix étranglée par l’émotion ne risquent pas de conquérir les foules. Dans l’association « Dialogue des villes de France » qu’elle avait créée pour le soutien aux élues, Monique Pelletier n’a pas hésité à leur faire prendre des cours de diction. Elle-même en avait suivis au début de sa carrière d’avocate….parler la bouche remplie de cailloux reste l’exercice de base !

La tenue vestimentaire féminine peut aussi faire débat. J’évoque cette députée avec robe à dos nu lors d’une séance de travail à l’Assemblée Nationale qui avait entraîné nombre de quolibets. Dans le travail l’homme a adopté une certaine neutralité vestimentaire à laquelle semble répugner la femme. Monique Pelletier adhère du bout des lèvres !

Entre la recherche naturelle de l’élégance et celle de la provocation, la limite n’est souvent que de quelques centimètres. Elle sourit comme moi des escarpins de Brigitte Macron sur les pavés historiques mais tordus de la cour des Invalides. Pour avoir été à côté d’elle lors des obsèques de Simone Veil, elle reconnaît qu’elle devait s’accrocher au bras de son mari pour marcher. Mais son adhésion à la personnalité de l’épouse du Président lui fait lui pardonner cette concession à la femme objet, même si la coquetterie nie le bon sens.  Pourtant il arrive qu’elle devienne une contrainte insupportable. Elle rappelle : « qu’elle a dû intervenir auprès d’Air France, à la demande des hôtesses de l’air, pour demander que pendant le service de nuit elles soient dispensées du port des escarpins ». Concession difficile à obtenir des autorités pour lesquelles manifestement le service du passager incluait une certaine dose d’érotisme.

Balancetonporc

L’opération balancetonporc la ravit et c’est là un combat qu’elle continue à mener : elle a réussi à faire licencier un chef de rayon d’un supermarché qui menaçait de renvoyer une caissière si elle n’acceptait pas de coucher avec lui, elle aide aussi une femme battue à Yvetot dont le mari après sa libération a obtenu de garder l’enfant sans que son dossier pénal ait même été regardé par le tribunal…

Si la PMA pour les couples féminins ne la heurte pas, la GPA la révolte, elle y voit une nouvelle forme d’esclavage de la femme et à 92 ans elle est prête à la combattre…quant aux Femen aux seins nus elle ne voit pas en quoi cela fait avancer la cause féministe. Nous non plus !

Ginette Bléry

Souvenirs irrespectueux d’une femme libre – Monique Pelletier - Editons PC – 188 pages

Autres livres : La ligne brisée chez Flammarion en 1982

Le soleil peut attendre chez Anne Carrère