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Colères normandes : émeutes et révoltes en Normandie de l’an mil à 1940

Dernière mise à jour 30/12/2017

Culture. Ces Normands « si violemment modérés » comme l’écrivait Tocqueville, soucieux du respect de la loi et peu enclins à clamer leur indépendance, sont restés tout au cours du dernier millénaire gens chatouilleux du respect de leurs droits et n’ont pas craint d’engager le combat pour les faire respecter.

Ce comportement singulier nous est conté par Roger Jouet, un historien normand, auteur de nombreux ouvrages sur la Région avec Claude Quétel, dans Colères Normandes : émeutes de l’an mil à 1940, livre riches d’anecdotes, d’illustrations, de révélations… Lecture délectable car les auteurs abordent l’Histoire avec une vision globale qui décrit la vie quotidienne de l’époque liée au climat, à la religion, à la politique… une véritable immersion dans le passé. La publication rapporte nombre de témoignages, de chansons qui en disent bien plus long qu’un long discours sur la mentalité du moment. Ainsi cette « Marseillaise normande » née à Caen vers 1793 au moment où le Calvados tente de se battre pour soutenir les Girondins :

Aux armes, Citoyens

Terrassez les brigands,

La loi, la loi, c’est le seul cri,

C’est le vœu des Normands

Le livre qui fait revivre 1000 ans d’histoire de France s’attache à ce que l’auteur appelle les « émotions populaires » mouvements spontanés qui se transforment en émeutes parfois avec barricades ou s’en prennent à la vie de quelque puissant perçu comme particulièrement odieux. Mouvements venus d’abord des paysans puis à mesure que se développent les villes des « communs » habitants des communes et ensuite des ouvriers. La misère, la faim, le sentiment d’injustice sont les principales causes de ces mouvements populaires bien plus qu’une quelconque revendication sociale qui ne viendra qu’après 1789.

Une liberté propice au développement urbain

Dès le premier siècle de l’existence de la Normandie, en 996, les paysans se révoltent …en cause ce qu’on appelait alors les banalités : taxe sur le moulin seigneurial, sur son four, sur la pâture des moutons, sur l’élevage des porcs, sur le vin… le paysan normand ne supporte pas de se sentir exploité, la répression sera terrible (mains et pieds coupés). Cette conjuration met aussi en évidence une caractéristique normande, le servage n’a jamais vraiment existé en Normandie, le paysan y est resté un homme libre, ce qui signifiait principalement « libre de partir ». Ce qui était loin d’être le cas dans d’autres provinces.

Cette liberté va finalement favoriser les développements des nombreuses villes normandes, on quitte sa tenure pour aller tenter sa chance ailleurs. Des communes naissent qui ne sont pas vues d’un bon œil par le clergé car elles remettent en cause l’ordre divin, en 1192 de mémorables rébellions rouennaises amèneront des sanctions d’excommunication de la part de Rome, mais les sanctions ecclésiastiques n’entraveront pas le développement de la commune sûre de son droit.

L’installation des Capétiens en Normandie se fait en quelque sorte sans douleur, la mise en place des prévôts par St Louis est relativement bien acceptée mais peu à peu ses successeurs accroîtront la pression fiscale et les émeutes seront fréquentes tant à Rouen (1281 – 1292) qu’à Caen (1278).

L’auteur souligne qu’il s’agit bien « d’actions contre les excès d’impôts et pas d’actes politiques. »

Le leurre de la Charte aux Normands

Du 14e siècle au 18e siècle, petit âge glaciaire avec certes du froid mais énormément de pluies (âge glaciaire et réchauffement climatique semblent donc avoir le même effet  ndlr) : famines, peste, guerres sont le lot quotidien. En réponse : émotions, effrois, séditions, grande tribulation, folle commotion …les mouvements abondent. En1315, Louis X accordera la fameuse Charte aux Normands (comme il le fera pour d’autres régions) elle est censée empêcher la création de nouveaux impôts…sauf en cas de grande nécessité. Ce qui signifie que, sur ce point, elle ne servit à rien car il y a toujours moult raisons pour lever un impôt. Les Normands la brandiront en vain jusqu’en 1789. Parmi les principales « émotions » citons à titre d’exemples : 1317 Caen, la maison du Doyen de Saint Aignan d’Orléans est mise à sac, la chapelle profanée ; 1348-1351 Rouen, révolte contre une imposition jugée injuste accordée par le Parlement de Rouen, mutinerie générale de la ville mais aussi à Evreux, Pontorson etc. 23 ouvriers drapiers seront pendus ; 1382 la Harelle de Rouen (accompagnée de nombreuses autres moins violentes dans toute la Normandie) sera violemment réprimée par Charles VI qui à ce moment n’est pas encore  « le fol », il y aura des pendaisons de bourgeois mais surtout d’énormes amendes dont une de 300.000 francs en or.

Du XIe siècle à la fin du XIVe des villes normandes ont été à diverses reprises le théâtre de mouvements violents, parfois à caractère insurrectionnel. Même si on perçoit de temps à autre, un antagonisme de classe, c’est avant tout contre l’impôt qu’on se soulève. Peu d’idéologie dans ces mouvements. La volonté du parisien Etienne Marcel de mettre la royauté en tutelle ne sera pas suivie en Normandie, pas plus que les grandes jacqueries qui s’attaquent aux nobles dans les autres régions.

Naissance d’un certain patriotisme

Au XVe siècle du désastre d’Azincourt (1415) à la bataille de Formigny (1450) les Anglais occupent très largement la Normandie, les rapports avec l’occupant vont de la franche coopération à la solide hostilité, les paysans subissent de nombreuses exactions. Les soldats anglais mal payés ou, pas payés du tout, pratiquent le pillage et demandent toujours plus d’impôts. De ces faits, naît une haine de l’occupant et Roger Jouet note : « Finalement, la soldatesque et les impôts ont peu à peu fait naître un véritable sentiment national » comme en témoignent les extraits de nombre de chansons de l’époque

« Entre nous gens de village

Qui aimez le roi français

Prenez chacun bon courage

Pour combattre les Anglais »

On pourrait imaginer au XVIe siècle, que la naissance de la Réforme suscite des combats religieux, en y regardant de près, l’auteur montre que le fameux épisode malheureux des Gauthiers paysans de la région de Bernay, repose sur une méprise. Ils s’étaient laissés embarquer par les ligueurs alors qu’ils voulaient combattre et les impôts et les pillards. Ils subiront une cruelle défaite dans la région de Falaise et d’Argentan où ils mourront par milliers (1589).

La grande révolte des nu-pieds 1639

Au XVIIe siècle, la Normandie doit acquitter : « jusqu’aux allègements dus à Colbert, le quart des impôts du royaume, bien au-delà proportionnellement de sa surface et de sa population ».

Les temps sont difficiles, entre mauvaises récoltes, impôts qui se multiplient, créations de charges publiques inutiles qui ne servent qu’à peler un peu plus le peuple et la peste qui règne à l’état endémique, le moindre incident suscite les émotions populaires. Alors à Caen, à Rouen, puis dans toutes les villes, la rumeur d’une extension de la gabelle, cet impôt sur le sel, ou selon les endroits la suppression des certains privilèges séculaires sur le sel, suscitèrent des embrasements cruellement réprimés.

A bas l’amidon !

Jusqu’à la Révolution de 1789, les mouvements seront nombreux à cause d’hivers très rudes et de printemps pourris qui affectent les récoltes, mais aussi à cause de la spéculation sur le blé : depuis 1764, le commerce est passé de la réglementation de l’Etat à la liberté du marché. Voir partir à l’export des bateaux de blé alors qu’on n’a rien à manger suscite des émeutes. Sans compter que l’amidon (fabriqué à partir du blé) dont on fait grand usage à cette période pour les vêtements, les perruques, les poudres, devient un produit réprouvé par le peuple qui a alors l’impression qu’on lui retire le pain de la bouche. Alors les mouvements sont innombrables tant dans les grandes villes comme Caen et Rouen que dans les innombrables villes moyennes normandes.

La tentation girondine ou l’honneur normand sauvé par Charlotte Corday

Dès l’annonce de la prise de la Bastille, les évènements parisiens sont accueillis favorablement, partout on va coiffer la cocarde tricolore et les bourgeois vont créer des milices patriotiques pour défendre l’ordre nouveau. Rouen, Caen, Cherbourg, Le Havre sont l’objet de manifestations et les manifestants obtiennent que soit divisé par deux ou trois le prix du pain.

Au moment de la Convention, quand la France se scinde entre Montagnards et Girondins, la Seine Inférieure est nettement en faveur des Montagnards. Par contre, dans le Calvados se forme la résistance girondine. Mais il y aura loin des élans enflammés à la constitution d’une armée qui devait monter vers Paris « le fédéralisme est plus menaçant en paroles qu’en bataillons » constate l’auteur. Le 13 juillet 1793 « l’armée girondine organisée à Caen est défaite sans trop combattre au château de Brécourt (commune de Douains) dans l’Eure ». Charlotte Corday sera la seule normande à mettre ses paroles en acte en assassinant Marat dans sa baignoire, le jour même où les troupes girondines baissaient pavillon. Roger Jouet parlant des fédéralistes normands conclut « Ce geste héroïque ayant permis de jeter un voile discret sur leur médiocrité ».

Le fédéralisme armé est mort mais l’esprit fédéraliste va lui survivre et les Normands condamneront les excès de la Terreur.

La Normandie une et multiple

Ce qui caractérise la situation est une énorme diversité d’attitudes face à la Révolution ainsi, la Chouannerie animée par quelques aristocrates restera-t-elle marginale et le fameux Chevalier des Touches doit beaucoup plus à l’imagination de Barbey d’Aurevilly qu’à son véritable rôle dans les insurrections normandes.

L’abondance ne vient pas avec le changement de régime. Si l’Empire avait été accueilli avec faveur par les Normands, toujours adeptes d’ordre, le poids de la conscription et la misère persistante suscitèrent bien des « émotions » et en détachèrent peu à peu l’opinion.

En février 1848 les insurrections parisiennes sont suivies par celles de Normandie, Rouen, Elbeuf villes industrielles qui rassemblent une population ouvrière de pauvres promptes à se révolter, en avril 1848 les barricades fleurissent rapidement et les répressions sont souvent démesurées par rapport aux faits. On entre « dans un combat de classe, une sorte de guerre civile » constate l’auteur.

Violemment modérés les Normands se rallient au parti de l’ordre mais cela ne signifie pas soumission : excès d’impôts, soldatesque arrogante, suppression de privilèges …alors les Normands sortent dans la rue, s’ameutent et sont capables des pires violences.

Ginette Bléry

Colères normandes : émeutes et révoltes en Normandie de l’an mil à 1940 – Edité par Orep - Format : 200 x 265 mm - 192 pages intérieures – 300 illustrations - Couverture souple - Prix : 29,90 euros

http://www.orepeditions.com/1306-article-Coleres-normandes.html