En vue


Florence Parly a mis un Tigre dans son moteur et s’attaque à l’organisation de la maintenance dans l’armée de l’air

Dernière mise à jour 11/12/2017
Florence Parly  s'informe sur la maintenance, à l'arrière plan la députée Gipson, le Préfet, et le député Gouteffarde

En vue. Sous la pluie battante de ce lundi 11 décembre, Florence Parly ministre des Armées est arrivée en hélicoptère sur le tarmac de la Base 105 d’Evreux. Ce privilège ne lui a pas épargné la douche copieuse qui tombait à ce moment et, aux côtés des officiels, elle a écouté la Marseillaise interprétée par l’orchestre de l’armée de l’air….La même chose aurait pu être faite dans le vaste hangar où s’est ensuite déroulée une partie de la visite. Une rigidité dans l’organisation militaire que mutatis mutandis l’analyse de Florence Parly va mettre en exergue tout au long de sa visite.

Un avion sur 4 apte à voler

« C’est une situation inacceptable », la ministre des Armées n’y va pas par quatre chemins, elle dénonce le fonctionnement de la maintenance dans l’aéronautique. Globalement « moins d’un aéronef sur deux est disponible » et « la disponibilité des hélicoptères toutes armées confondues, des avions de patrouille maritime et de l’aviation de transport tactique est encore plus basse : elle ne dépasse pas un aéronef sur quatre ». C’est un peu comme si vous deviez avoir 4 voitures dans votre garage pour être sûr d’en avoir une qui fonctionne.

Plus il y a d’argent, moins ça marche

Ce n’est pas un problème de moyens financiers, l’augmentation des ressources n’a pas amélioré la disponibilité. Les dotations ont progressé de 25% en 5 ans pour atteindre 4 milliards d’euros en 2017 sans que la situation s’améliore. Environ 22 000 personnes travaillent sur ce secteur.

L’augmentation des moyens financiers n’a même eu parfois qu’un effet inflationniste sur les prix : le coût d’une heure de vol d’hélicoptère Caracal est ainsi passé de 19 000 euros en 2012, à 34 000 euros en 2016, soit une hausse de +81% sans rapport avec la variation de son activité, stagnante. La ministre se refuse donc à « payer plus pour voler moins ».

Cette carence de la maintenance, ou dans le langage des professionnels le maintien en condition opérationnelle (MCO) aéronautique a des conséquences dramatiques : les théâtres d’opérations dépassent l’ambition affichée dans le Livre blanc d’environ 30%. Mais aussi les carences de la MCO empêchent les équipages de s’entraîner, ralentissent la formation des pilotes et les techniciens sont sur-sollicités. On peut aussi y voir un gâchis de l’argent public ce que la ministre n’a pas explicitement dit.

A l’origine du dysfonctionnement : les carences de l’organisation

La ministre se garde bien de mettre en cause le personnel, elle fait au contraire l’éloge de son implication et de son dévouement mais il s’agit d’un problème d’organisation comme le montre rapport qu’elle a commandé à Christian Chabbert, un expert reconnu et indépendant.

Le rapport Chabbert a d’abord permis de recenser les nombreuses interfaces et coupures inutiles, génératrices d’une augmentation des coûts et de délais. Par exemple l’hélicoptère Tigre dont la disponibilité est catastrophique ne dépend-il pas de plus 30 intervenants pour sa maintenance !

Le rapport met en évidence une insuffisante responsabilisation des acteurs du MCO aéronautique. Qu’il s’agisse de maîtrise d’ouvrage ou de maîtrise d’œuvre, chacun ne se voit que comme une petite partie du problème, et donc une petite partie de la solution. Bref, comme souvent, personne ne se sent responsable. Les travaux des industriels et des forces ne sont pas alignés dans une logique de performance.

En définitive, « c’est la désorganisation de la fonction MCO aéronautique qui a été identifiée, induisant un risque de surchauffe des forces, d’autant plus préoccupant que les besoins opérationnels sont très importants ».

Les remèdes

On peut penser que les choix de Florence Parly s’ils sont mis réellement en pratique vont faire des remous car ils vont vers une simplification et une clarification ce qui signifie qu’on de réelles transformations.

« Il s’agit d’une réforme en profondeur de la gouvernance et de la philosophie du MCO aéronautique, au-delà des évolutions sectorielles ou limitées qui ont été aujourd’hui initiées par certains acteurs, mais dont l’impact global restera marginal »  affirme la ministre.

La réforme vise la gouvernance, les relations entre les armées et les industriels et le SIAé (Service industriel de l’aéronautique, un établissement public dont le statut n’est pas supprimé mais qui est toutefois mis sous surveillance). Il s’agit de supprimer les interfaces inutiles, d’aligner les travaux dans une logique de performance, d’accorder des responsabilités globales de bout en bout et sans dilution.

« Il ne s’agit pas de réduire les moyens ou de les restructurer, mais de mieux organiser et coordonner les acteurs, d’utiliser les méthodes et les outils les plus efficaces, d’ordonnancer correctement les travaux, de mutualiser les moyens et d’éviter les duplications, gaspillages ou pertes de temps. Il ne s’agit pas non plus de diminuer l’activité, au contraire celle-ci va augmenter car nous voulons que les aéronefs volent plus ». Bref Florence Parly veut des responsables et elle prend pour exemple l’actuelle rénovation du porte-avion Charles de Gaulle qu’elle a eu l’occasion d’aller voir et où un seul industriel est l’interlocuteur.

D’importants changements structurels sont annoncés dont seuls ceux qui sont dans le circuit mesurent pleinement l’ampleur mais qui constituent un véritable branle-bas de combat : « le 1er mars 2018, sera créée la direction de la maintenance aéronautique (DMAé), qui deviendra la direction exécutive pour assurer la maîtrise d’ouvrage du MCO aéronautique. Il s’agira d’un service interarmées relevant du chef d’Etat-major des armées. Son directeur sera, sous l’autorité du Chef d’état-major des armées, responsable de la performance du MCO Aéronautique. Les personnels civils comme les militaires de la SIMMAD seront désormais des personnels de la DMAé. »

Une impressionnante autorité

Ce qu’il y a de frappant dans ce discours qui veut rompre le cercle infernal d’une dégradation c’est la fermeté du ton, la voix de Florence Parly est bien placée contrairement à celles de nombreuses femmes qui font une carrière publique, elle s’exprime avec une rare autorité n’hésitant pas à dire « ce sont mes décisions et je m’y tiendrai » déroulant un calendrier qui commence dès mars 2018. Avec elle le gouvernement abandonne une démarche qu’elle juge trop « consensuelle » pour aller vers plus d’exigence. Depuis sa première visite en Normandie le 28 juillet 2017 à Val-de-Reuil où elle visitait le bassin d’essais des carènes, le ton a incontestablement changé et s’est affermi.

Avant son discours la ministre a consacré plus d’une heure à écouter les équipages lui parler de la maintenance des Transall et des CASA CN-235 ainsi que du dispositif de ravitaillement en vol.

Ginette Bléry