En vue


Frédéric Sanchez : l’énergie tranquille de la Métropole

Dernière mise à jour 28/11/2017
Frédéric Sanchez photo J.F. Lange

En vue. Le bâtiment de la Métropole sur les quais de Rouen dresse sa façade aux teintes pastel chatoyantes et changeantes au gré de la lumière qui joue sur les panneaux solaires d’un nouveau type. Il peut être perçu comme un gigantesque papillon posé au bord de l’eau en un site que des décennies de travaux ont réussi à rendre à la vie de la cité. A l’intérieur le contraste est saisissant, c’est le règne du béton, une extrême sobriété, presque le dénuement, compensé à l’accueil par un mur de verdure rutilant.

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Le territoire du Président

Le bureau du président Sanchez est dans le même style complètement épuré, d’une dimension impressionnante (60m²) mais d’une sobriété extrême avec pour meubles une simple table en bois en chêne clair et un petit rayonnage. Deux trois parapheurs sur le bureau mais pas d’ordinateur, connecté au monde via son smartphone et sa tablette, le Président s’est libéré du joug informatique auquel s’astreignent trop de responsables.

Les fauteuils pour les visiteurs proviennent de l’ancien siège de la Métropole, seul le grand canapé en cuir fauve « a été acheté en solde » précise le président soucieux de rappeler que l’esprit d’économies règne. A ce sujet précisons que le nouveau siège regroupe 320 personnes qui étaient réparties dans des locaux épars et qu’il doit réduire les dépenses : « un bâtiment déjà été vendu à la Matmut, d’autres seront bientôt cédés, d’autres enfin seront mis en location, et les bureaux de l’immeuble Vauban ont été résiliés» précise notre interlocuteur qui ajoute : « les économies d’énergie devraient venir aussi mais, il faut une année de vie dans le bâtiment, pour tester son efficacité. L’hiver sera sans doute sans problème, il faudra voir le comportement pendant l’été, car seul un rafraîchissement de l’air est prévu ». Les grandes verrières ne concentreront-elles pas trop la chaleur ?

Cet environnement minimaliste met d’autant plus en valeur la beauté du paysage avec la Seine qui ce jour là scintille, les collines arrondies et quelques uns des célèbres 100 clochers de la ville. Grâce à la place tenue par le verre dans cet ensemble architectural de Jacques Ferrier, la Seine est omniprésente pour toute une façade et la lumière pour l’ensemble du bâtiment.

« Socialiste j’étais, socialiste je reste »

C’est par la philosophie que nous commençons l’entretien puisque notre hôte a l’enseignée. Son philosophe préféré ? Spinoza. Si cela ne vous évoque plus rien, jetez-vous vite sur le livre que vient de publier Frédéric Lenoir et vous y découvrirez que ce néerlandais du 17e siècle peut être considéré comme le fondateur de la laïcité. C’est lui qui a osé, à ses dépens, affirmer que Dieu et la religion sont deux choses bien différentes, c’est lui qui est à l’origine de Nietzsche, de la psychanalyse et l’esprit des Lumières s’enracine dans son travail. Amoureux de la liberté, Frédéric Sanchez reconnaît aussi son attachement à Socrate, dont Platon a rapporté la démarche fondée sur le doute et le questionnement. « Une méthode qu’on aimerait bien voir pratiquée plus souvent et en politique et dans la presse !» lance-t-il avec humour.

Liberté et souci de justice sont les principales raisons qui l’ont poussé à s’inscrire au parti socialiste le 10 mai 1991 et il se reconnaît comme « appartenant à la génération Mitterrand ». L’explosion de la gauche ne le fait changer d’opinion : « socialiste j’étais, socialiste je reste » affirme-t-il paisiblement. Il ne se reconnaît pas dans les choix extrêmes comme ceux de Benoît Hamon et souhaite « une ligne réformiste qui concilie égalité et liberté ». Ses combats essentiels sont : «l’égalité des chances et l’émancipation par le savoir». Pas question pour lui s’engager dans le combat politique national. Il n’a pas l’ambition de succéder à Jean-Christophe Cambadélis. Quant à la voie Macron elle ne lui convient pas non plus car il n’apprécie pas plus l’idée : « de n’être ni de droite ni de gauche » que celle « d’être et de droite et de gauche ». Il soutiendra la gauche qui aura une ligne réformiste, responsable et écologiste.

« Rouen est une vraie Métropole »

Sa démarche socratique l’empêche de se laisser emprisonner dans ses convictions et, foncièrement républicain, il travaille sans réticence avec toutes les autorités du pays qu’elles soient locales, régionales ou nationales. « Ce qui m’intéresse ce sont les dossiers concrets ».

Mesure, sagesse, pondération sont au cœur de sa démarche, mais n’allez pas lui dire que Rouen n’a peut être pas vraiment la taille pour être une vraie Métropole. Sans quitter son flegme….il rappelle que Strasbourg (474.500 hb), Rennes (426.502 hb), Grenoble (444.078 hb) sont plus petites que Rouen. Le vrai problème pour lui, est celui du millefeuille territorial qu’il faudra bien finir par régler un jour car « l’inefficacité coûte » et d’ajouter « les Français paient assez d’impôts comme cela, dans la Métropole, il n’est pas question d’augmenter ceux des ménages. »

Les départements traversent une grave crise financière, pour Frédéric Sanchez, « le RSA et les diverses prestations sociales doivent être payées au niveau national ». Sa vision de l’organisation du territoire met en avant le nouveau rôle des EPCI, c’est autour d’eux que tout se réorganise désormais mais pas selon un modèle unique : « les organisations doivent être adaptées aux réalités locales ». Il va de soi pour ce négociateur patient que : « la simplification administrative, ne se fera pas rapidement », comme son maître Mitterrand, il souhaite donner du temps au temps, semble-t-il. Pascal Martin n’a pas vraiment de souci à se faire, le Président de la Métropole n’a manifestement pas envie de le bouter dehors.

Ville ou Métropole ? Un partage des compétences à la carte

Pour les Normands qui ne sont pas familiers des querelles rouennaises, précisons que si la Métropole a désormais dans son giron la gestion des musées « afin d’harmoniser et promouvoir l’offre », le maire de Rouen, Yvon Robert, a jusqu’à maintenant souhaité conserver celle de l’Opéra. Ce dernier a pourtant vocation à rayonner régionalement et nationalement comme le montre l’accord de la ministre de la culture, Françoise Nyssen pour le soutenir dans l’obtention du label Théâtre lyrique d'intérêt national. La Région est le premier soutien financier de l’Opéra et Hervé Morin aimerait que la Métropole vienne aussi à la rescousse car ses moyens financiers sont bien plus élevés que ceux de la ville de Rouen. Frédéric Sanchez, très serein, fait remarquer que : « la répartition de la gestion des infrastructures artistiques est très diversifiée selon les Régions de France, ainsi la mairie de Toulouse a-t-elle, par exemple, conservé la gestion de ses musées ». Même goût de la nuance en ce qui concerne les abbayes de Jumièges et de Saint-Georges-de-Boscherville qui continuent à dépendre du département de Seine-Maritime et n’ont pas rejoint la Réunion des Musées de la Métropole « ce sont plutôt des sites patrimoniaux » souligne notre interlocuteur.

Pour le Président : « l’important c’est de savoir à quoi sert le transfert d’un organisme d’une collectivité à l’autre : assurément pas à changer de comptable mais à lancer un nouveau projet culturel et c’est ce qui a été fait pour les musées mais ne l’a pas encore été pour l’opéra, pas plus que pour la piscine, pas plus que pour la patinoire. » Plus que le patrimoine de Jumièges ce qui intéresse la Métropole c’est que s’y développe la belle base nautique pour qu’elle devienne un pôle d’attractivité et de loisirs, c’est en ce sens qu’il en a parlé à Pascal Martin

Quand la Métropole prend un dossier, « elle redéfinit le projet, met en perspective son rayonnement c’est par exemple ce qui a été fait pour le Palais des Sports utilisé tout à la fois par les amateurs et les professionnels et dont on peut espérer qu’il sera impliqué dans les J.O de 2024 ».

 « On invente à Rouen les filières de demain »

On ne fera pas le tour de toutes les actions entreprises par la Métropole qui dispose d’un budget de plus de 800 millions d’euros mais saisissons celles qui tiennent le plus à cœur au Président. La mobilité douce est de celle-ci avec cette première européenne d’un bus autonome qui va desservir la zone du Madrillet. Une piste destinée à un grand avenir, Frédéric Sanchez se réjouit qu’Anne Marie Idrac ait été nommé en octobre 2017, par le gouvernement, Haute responsable pour la stratégie nationale de développement des véhicules autonomes. La Maison de l’entrepreneur, projet unique en France, lancé en partenariat par Rouen Normandy Invest (financé à 80% par la Métropole), la CCI, et l’ADN suscite tous ses espoirs pour soutenir et développer la pérennité des entreprises, muscler la Métropole pour la compétition avec les autres territoires et favoriser la  création d’un grand Rouen de 750.000 hb.

Frédéric Sanchez vit sereinement répartition des compétences : oui, la Région a la compétence pour l’économie et le développement des entreprises, mais avec ses 3.000 ha de foncier, la Métropole est armée pour jouer la complémentarité : «pour construire une entreprise, il faut bien avoir des terrains ! »

Il rappelle aussi que c’est en Métropole que se trouve le plus grand réseau de pépinière d’entreprises de Normandie : « une centaine de startups et 1.000 emplois, le taux d’échec de la pépinière est plus faible qu’ailleurs, de très beaux succès avec Qwant, Saagie creative dataont déjà été obtenus. »

Membre du conseil d’administration de Neoma, il voit avec plaisir le développement du l’enseignement supérieur à Rouen, rappelle l’installation sur le campus du Madrillet, en 2019 des 10.000 m² du Centre Etudes Supérieures Industrielles (CESI). « Toujours plus d’étudiants à Rouen et la Métropole doit se transformer pour que les jeunes trouvent une ville qui corresponde à leurs aspirations »

Il ne fabule pas sur l’éventuel changement de périmètre du Grand Paris qui rognerait des territoires de la Seine-Maritime et de l’Eure mais souhaite qu’on travaille sur le portuaire du Havre à Paris, enjeu du développement de l’axe Seine « dont le bilan n’est pas si mauvais que cela mais auquel il faut donner une nouvelle impulsion. »

La mesure constante des propos confirme que Frédéric Sanchez aurait pu être un grand diplomate mais il a aussi le goût du combat politique quand il vise à améliorer le monde, le vrai grand problème pour lui « reste celui de la pauvreté en France… » sur un tel sujet, c’est plutôt en Sisyphe qu’il risque de devoir se transformer.

Ginette Bléry

Repères biographiques

Né le 29 août 1961 à Oran (Algérie) - Arrive en France à l’âge de un an.

Etudes dans l’académie de Rouen – Maîtrise de philosophie

De 1985 à 1997, il enseigne la philosophie dans des lycées de l'académie de Rouen et au lycée français de Valence, en Espagne.

De retour en France il prépare l’ENA dont il sort en 2000 et devient diplomate au Quai d’Orsay

C’est depuis l’Espagne, le 10 mai 1991, dix ans jour pour jour après la victoire de François Mitterrand à la présidentielle, qu’il adhère au parti socialiste.

Engagé sur le terrain municipal à Petit-Quevilly, en 2001 le maire François Zimeray lui demande de prendre sa succession.

Maire de Petit-Quevilly (Seine-Maritime) depuis mars 2001,

23 juin 2012, Président de la CREA

1er janvier 2015, Président de la Métropole Rouen Normandie

Epouse professeur de lettres - Père de deux enfants