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La Normandie numérique a son destrier avec Pascal Cotentin

Dernière mise à jour 12/10/2017
Pascal Cotentin démontre avec passion les effets bénéfiques du numérique

Collectivités. Un vaste espace lumineux, des tableaux numériques, des objets qui semblent des jouets, d’étranges sièges sur roulettes, avec tablette-écritoire, on appelle cela siège de travail collaboratif. Attention, il s’agit d’un modèle très spécial, rapprochés par deux ou par quatre ils forment un plan de travail qui établit une proximité des personnes et favorise la mise en commun du travail…. Nous sommes dans les locaux de l’Académie de Caen à Hérouville-Saint-Clair et cet espace est ce que l’on nomme maintenant un tiers lieu. C'est-à-dire un endroit, à géométrie variable, destiné à la communication et aux échanges informels et conviviaux. La kitchenette attenante autorise le café et les boissons fraîches.

Le maître du lieu se nomme Pascal Cotentin, c’est le Délégué Académique au Numérique, autrement dit le DAN. Celui-ci ne pratique pas les arts martiaux mais le combat qu’il va avoir à mener supposera une bonne concentration de l’énergie et de la sérénité…mais il n’en manque pas.

Ce tiers lieu synthétise bien le grand chambardement qu’apporte l’introduction du numérique dans l’enseignement, il ne s’agit pas simplement de faire connaître une nouvelle technique aux élèves. Il s’agit, quand on aborde le sujet tel que le conçoit Pascal Cotentin, d’une remise en cause totale de la méthode pédagogique. Le changement ne vient donc pas simplement du recours à un matériel informatique mais d’une organisation radicalement différente de l’enseignement qu’il s’agisse de l’organisation matérielle de la classe, de celle des horaires, de la transmission des connaissances. Grâce aux nouveaux outils informatiques une individualisation de l’enseignement s’avère plus aisée qui donne sa chance à chacun. On arrive à la notion de « classe inversée » car l’élève est en situation pour apporter sa connaissance et son vécu, une variété de démarche socratique.

Les sièges collaboratifs ils permettent une organisation de l'espace très mobile et facilitent le travail en commun

Une fonction nouvelle

C’est en mars 2014, que le ministère de l’Education Nationale, s'est doté d'une stratégie pour faire entrer l'École dans l'ère du numérique, avec la création d'une Direction du Numérique pour l'Education. Pascal Cotentin est le conseiller du recteur pour l'élaboration et le suivi de la stratégie académique relative au numérique éducatif.

L’itinéraire de ce normand de naissance (Lisieux) l’a conduit à occuper de nombreuses fonctions à l’Education Nationale et à exercer ses talents à travers la France. Une ses originalités est d’avoir, dès le départ, ajouté une formation de robotique à sa formation traditionnelle. Il a été inspecteur d’académie dans l’académie de Caen avant de devenir Proviseur vie scolaire dans l’académie de Toulouse. C’est dans l’académie de Versailles, d’où il nous arrive, qu’il a mis en pratique et développé ses aptitudes pour les Technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement. Dans la profession on appelle cela les Tice et elles donnent lieu à un impressionnant catalogue d’objets connectés à usage pédagogique. Comme accomplir une révolution pédagogique dans les 3 départements de l’académie de Caen est une lourde tâche, Pascal Cotentin a rejoint sa Normandie avec Lydia Bretos Déléguée au numérique adjointe.

Cet expert du numérique éducatif établit l’interface entre les enseignants pour lesquels il peut préparer des sessions d’initiation à l’emploi du numérique dans l’enseignement et les collectivités locales qui financent les équipements. Maternelles et écoles communales sont financées par la commune, les collèges par le département et les lycées par la Région. Il les guide dans leurs choix techniques.

De la maternelle au lycée

C’est dès 3 ans et même un peu avant que se fait l’initiation au numérique, cette génération de digital native va s’approprier de façon ludique la programmation et même les algorithmes. En fait ce sont de bien « gros mots » pour des choses simples : 3 clics à droite sur la souris Bee Bot et elle franchira trois cases à droite, puis 1 à gauche et elle tournera…mais quand ensuite on lui fait faire tout un parcours, une certaine logique se met en place dans le jeune cerveau.

Pascal Cotentin a rapporté de ses expériences dans les Yvelines nombre de vidéos qui témoignent de l’ampleur de la transformation qui résulte de l’usage de ces nouveaux outils. Un enseignant du CE2 d’Elancourt explique que grâce au numérique, chacun organise librement son emploi du temps: on commence au choix par les maths ou l'anglais, pourvu qu'en deux jours chacun ait réalisé tous les travaux indiqués sur le plan de travail. "En fait, on avance à notre rythme", explique une élève. Dans cette classe, le numérique a totalement bouleversé la manière d'enseigner.

"J'ai appris à faire davantage confiance à mes élèves. Je vois qu'ils arrivent à être très autonomes", explique Frank Sanchez, l'enseignant en charge de la classe.

Si nombre de classes sont déjà équipés de postes informatiques, la tablette semble appelée à être l’outil le plus répandu. Grâce à elle on évoque la « classe mobile », c'est-à-dire que les tablettes sont regroupées sur un socle et l’enseignant les programme en une seule fois. Tous les enfants ont en même temps le même cours et le vivront à leur rythme. Cette forme de démarche favorise l’autonomie et séduit nombre de décrocheurs. Pas de mystère le savoir « se digère » mieux quand on est heureux …et les tests réalisés dans les Yvelines prouvent la validité de cette démarche.

Tout le monde est impliqué

Echanger, collaborer, progresser, explorer sont les maîtres mots de cette nouvelle pédagogie qui favorise le travaille de groupes entre les enseignants, qui implique les parents via l’Espace Numérique de Travail (ENT) commun à l'ensemble des établissements de Normandie, mis à la disposition des étudiants comme des enseignants et des parents. Là surgit encore un défi, celui de l’implication des parents et même des grands-parents qui ne comprennent plus comment les enfants travaillent et ne peuvent plus les suivre. Confronté à cette difficulté Pascal Cotentin explique qu’il a mis sur pied une formation spéciale pour les grands parents dans l’académie de Versailles. On voit l’ampleur du chambardement provoqué par l’irruption du numérique dans la vie scolaire.

Faut pas rêver…

Si dans ses arguments de défense de sa méthode Pascal Cotentin aime souligner que cette démarche qui récupère les décrocheurs donne sa chance à chacun et est plus égalitaire, elle repose d’abord sur bon nombre d’équipements. Les catalogues que nous sommes allés consulter font apparaître des prix élevés : 1.800 euros pour une classe mobile avec 16 tablettes, les sièges on le sait sont hors de prix…Comment harmoniser les équipements entre communes pauvres et communes riches, idem pour les départements. Sans doute le budget de la Région pour les lycées s’élève t il à 554 millions d’euros mais il inclut la construction des bâtiments.

Faire changer de méthode pédagogique ne va pas de soi mais c’est tout le challenge qu’a à relever Pascal Cotentin, il dit qu’il a trouvé « les Normands ouverts aux changements et demandeurs d’expériences nouvelles ».

Par contre les craintes sur les pertes savoirs fondamentaux n’ont pas lieu d’être, d’abord parce que le recours au numérique ne représente qu’une fraction du temps d’enseignement, parce qu’aussi il n’est pas question, par exemple, de « zapper » la phase apprentissage de l’écriture pour passer tout de suite au clavier. Nous avons même appris avec surprise que ceux qui n’ont pas appris à écrire se révèlent incapables d’enfiler une aiguille car la maîtrise du geste manque.

« C’est par l’œil, l’ouïe et le mouvement qu’on apprend » nous a rappelé Lydia Bretos et il n’est pas question de se passer des sens.

Ginette Bléry