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Charles Fréger, l’anti-reporter portraitiste en quête des racines de la tradition

Dernière mise à jour 09/10/2017
Charles Fréger, Sikh regiment of India - 2010

Culture. Fabula, la nouvelle exposition du Centre d’Art Contemporain de la Matmut à St Pierre de Varengeville présente le travail de Charles Fréger. Vous y verrez des images incroyables, déconcertantes dont on se demande si elles ne sont pas nées il y a quelques siècles. Mais non elles n’ont que quelques années. Et si je vous dis que vous allez y découvrir des uniformes du monde entier, des photographies des déguisements de rituels anciens, des japonaises dans leurs incroyables costumes, des brésiliennes en grandes tenues de carnaval, vous pensez que vous allez voir le travail d’un grand reporter. C’est tout le contraire qui vous attend. Charles Fréger (42 ans) est un photographe metteur en scène qui tente de retrouver la substantifique moelle d’anciennes coutumes à travers le monde. Sa démarche pourrait être vue comme celle d’un anthropologue mais il s’en défend, s’il a une approche scientifique de ce qui s’apparente à du folklore, il est aussi dans le processus de recréation propre à l’art. Le sujet n’est pas saisi lors de la manifestation mais dans un contexte que le photographe choisit, studio ou nature, il pose de manière frontale et les éclairages sont de la partie. Même si la prise de vue s’effectue au milieu de la brousse les « parapluies » pour réfléchir la lumière et la maîtriser seront là.

Cette démarche systématique sur une population choisie avec une approche frontale et une image composée ne manque pas d’évoquer le travail du grand photographe documentaire allemand August Sander qui se livra à un gigantesque enregistrement des Allemands de toutes les catégories sociales dans la 1ère partie du 20e siècle. Appartiennent un peu à cet esprit les images des sikhs, des japonaises ou celles des gardes de Buckingham Palace. Des personnages en uniforme portraiturés assumant le rôle que leur confère leur uniforme, instant de coïncidence entre l’être et son métier, entre l’être et ses choix.

L’attrait de l’uniforme

C’est d’ailleurs l’uniforme qui a été à l’origine de la vocation documentaire de Charles Fréger. Elle lui est venue à Rouen alors qu'il était encore étudiant aux Beaux-Arts et s'était essayé au portrait de marins en escale : « En une journée, tout a basculé. J'ai vu que c'était mon monde. Je travaillais déjà sur la sérialité. Dans l'uniforme, il y avait quelque chose de conceptuel, de froid, que j'aimais ».

L’uniforme est quelque chose qui nous interpelle, le vêtement est « une seconde peau » parce l’individu le fait sien, « seconde » parce qu’il revêt avec lui un autre soi. Notre société actuelle rejette autant que possible l’uniforme symbole d’un statut social. Sans doute le gendarme et le militaire sont ils encore contraints de le porter, mais je Préfet ne revêt le sien qu’en présence d’un ministre. Les facteurs et les religieux l’ont jeté aux orties. On se contente d’un signe symbolique pour le remplacer. Les autres uniformes comme celui des pompiers ou de l’infirmière correspondent à une tenue de travail nécessaire. En fait notre société n’a plus le goût d’assumer son rôle social et se réfugie dans le grand magma où elle croit affirmer son individualité alors que le jean est devenu simplement l’uniforme de notre temps. Le costume cravate n’ayant peut être plus de longues années devant lui !

La tradition ressuscitée

De l’uniforme lié au métier, les images de Charles Fréger ont évolué vers la quête de l’uniforme lié à la tradition, tel qu’on le retrouve dans le carnaval ou les fêtes folkloriques et cela à travers le monde. N’allez pas lui dire que dans ce cas il s’agit d’un rituel affadi, voir même frelaté comme un carnaval de Nice. Pour lui : « les traditions ne se perdent pas, elles peuvent disparaître pendant un temps puis elles ressurgissent, l’humanité ne perd pas la mémoire ». Il affiche ainsi une vision plutôt circulaire du temps que linéaire comme notre époque l’a adoptée. Même dans les manifestations aussi convenues que les carnavals dans les pays en proie à la boulimie touristique, pour Fréger « il reste toujours un fond de vérité et les participants en sentent encore les racines ».

Fils d’agriculteur, avant de faire les beaux-arts, Charles Fréger a fait des études dans un lycée agricole. Il était censé devenir agriculteur et lorsqu’il part explorer les traditions d’Europe ou celles d’Amérique du sud il constate : « ces gens proches de la nature et qui travaillent avec la nature m’intéressent forcément… tout comme ces rituels et ces croyances qui subsistent alors que le monde se modernise… ». Tel un anthropologue il se livre d’abord à l’étude de la tradition, à l’écoute des personnages puis l’artiste qu’il est procède à une re-création en studio ou dans la nature. Il le réinvente pour nous le rendre lisible et contribuer à l’arracher à l’œuvre destructrice du temps.

CAC – St Pierre de Varengeville : 6 octobre 2017 – 7 janvier 2018. Visite commentée avec Charles Fréger et séance de dédicace : dimanche 3 décembre à 17 h.

Visite commentée avec un conférencier : dimanche 15 octobre et 19 novembre

http://www.matmutpourlesarts.fr/expositions/freger.aspx

Charles Fréger lors de l'inauguration le 6 octobre 2017