En vue


Esquisse avec Joël Bruneau d’une France qui pourrait réussir

Dernière mise à jour 04/10/2017
Joël Bruneau - doc. France 3

En vue. L’homme aperçu dans les conférences de presse, une longue silhouette discrète, des propos mesurés, un sourire un peu rare, me paraissaient avoir très peu le profil d’un politique qu’on imagine aisément fait de rondeurs et de faconde. Il suffit de quelques minutes d’entretien avec lui pour que toute la chaleur humaine apparaisse et pour qu’on comprenne qu’il ait pu séduire les Caennais dont il est maire depuis 2014 et président de l’agglomération Caen la mer (258.887 habitants qu’il entend bien porter à 300.000 en étendant la Communauté Urbaine jusqu’à la Côte de Nacre).

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Fascination pour la politique

D’ailleurs, la politique, ce petit paysan l’avait dans le sang depuis son jeune âge quand il avait été séduit par les affiches de la campagne de Valéry Giscard d’Estaing pour la présidence de la République en 1974 quand il avait 11 ans!

Situons ce personnage, « célèbre » sur ses terres mais plus méconnu à Rouen, Alençon Cherbourg, ou Dieppe, terres où normandiexxl a aussi vocation à être présent.

Petit-fils, fils et frère d'agriculteurs, Joël Bruneau né le 7 septembre 1963, il a grandi dans l'Indre, dans un petit village près de Valençay (100 habitants) où ses parents vivent encore.

Si son attirance pour la politique est sensible dans son choix de Sciences Po Paris, il a aussi une passion pour le sport et pas seulement en amateur, il a été vice-champion de France de cross et a occupé des responsabilités au sein de la Ligue d'athlétisme de Basse-Normandie et c’est par le sport qu’il est devenu normand.

Cheminement vers les suffrages

Il est entré en politique par la voie classique, en étant collaborateur parlementaire d’abord de feu Jean Royer, ministre et député-maire de Tours, puis assistant parlementaire de l’ex député (UDF) du Calvados Francis Saint-Ellier. Ce dernier ne tarit pas d’éloges sur son ancien assistant : « bon sens, travailleur, droiture, fidélité, une tête bien structurée… » Il continuera sa carrière politique au cabinet de René Garrec, alors Président du Conseil régional de Basse-Normandie, puis il devint directeur général des services de la région Basse-Normandie, jusqu'aux élections régionales de 2004 qui font basculer la Basse-Normandie vers le socialisme.

Les changements de bord politique l’amènent à travailler dans le privé de 2004 à 2012 dans une banque mutualiste où il fut notamment responsable du financement des clients institutionnels. Une expérience dont il se réjouit encore aujourd’hui car : « elle l’a ancré dans la réalité économique des collectivités ». L’ambition politique ne l’a pas quitté pour autant. En 2008, il est élu président de la fédération Union pour un mouvement populaire (UMP) du Calvados et de 2010 à 2014 il sera conseiller régional.

Economies et investissements

Son élection de 2014 à la tête de la mairie où il a succédé à Philippe Duron, s’est faite sur les thèmes de la probité, de l’économie, des réductions d’impôts et ces nobles objectifs se sont effectivement mis en place. D’abord en s’appliquant à lui-même et à son équipe des baisses des indemnités, puis dans la pratique d’une rigueur financière. Dans un article sur la montée des impôts locaux du 19 mai 2017 du Figaro le journaliste constate : «C'est l'exception qui confirme la règle. La grande ville normande [Caen] est la seule, parmi ses pairs, à baisser les impôts depuis deux ans. « C'était un engagement pris pendant la campagne afin de revenir à une fiscalité plus raisonnable», explique le maire Joël Bruneau (LR). La stratégie est simple: baisser les taux de 1 % par an, tous les ans et quoi qu'il advienne. Si l'État, comme l'a annoncé Emmanuel Macron lors de la campagne, réduit encore les dotations aux collectivités, le maire affirme qu'il maintiendra cette trajectoire, quitte à renoncer à des services publics. » Voilà bien l’ingénierie financière en action car pour Joël Bruneau : « économies n’est pas synonyme d’immobilisme, elles sont faites précisément pour promouvoir les investissements. Ceux-ci sont de l’ordre de 30 millions d’euros par an, soit 180 millions d’euros de programmés d’ici à 2020 ».

Faire rayonner la ville

Caen Normandie veut défendre son attractivité, « il n’est pas question de jouer en solo, à l’étranger c’est la Normandie qui est connue et pas le nom de la ville de Caen, aussi la ville travaille-t-elle à sa notoriété aussi bien avec l’Agence de Développement de la Normandie, qu’avec l’agence de l’attractivité ». Voilà pour l’esprit. Le 30 novembre au Mémorial de Caen, sur le modèle de  Caen cause normand (avril 2015) aura lieu une manifestation pour rappeler la dynamique locale. Au programme des héros locaux comme Michel Villemain qui a repris en 2006 un site de ST Micro-électronique et a développé Presto Engineering, société d’ingénierie et de services en semi-conducteurs, tout en développant simultanément son activité à San Francisco. Un pied dans la Silicon Valley, un pied à Caen, voici le profil idéal pour promouvoir l’attractivité.

Résolument tourné ver la grande mutation digitale, Joël Bruneau a contribué à lancer le 1er juin 2017 le MoHo, le 1er « Collider» en Europe, dédié à l’Innovation et à l’entrepreneuriat. « Dans Collider il y a le mot collision et le lieu est destiné à faire se télescoper les idées pour stimuler la créativité » précise notre interlocuteur. A côté de la startup on trouvera ceux qui dans les grandes entreprises sont chargés de cogiter un avenir prêt à s’approprier la révolution digitale en cours. Il s’agit d’aller vers le disruptif, mot à la mode pour bien marquer qu’on entre en quelque sorte dans une nouvelle dimension. « C’est tout à la fois une nouvelle forme de pépinière d’entreprises et une salle d’accouchement sur 7.500 m² et pour un investissement de 17,5 millions d’euros. Une entreprise sera chargée de manager ce chaudron et il est prévu que le système s’autofinance ».

En fait Moho est une abréviation d’un : terme de géographie physique qui indique discontinuité entre la limite entre la croûte terrestre et le manteau supérieur de la Terre, on est dans le domaine de la discontinuité et sait que c’est comme cela que fonctionne le cerveau.

Caen construit

Au programme des grands chantiers, la reconstruction de deux écoles, de deux MJC qui seront en même temps des centres socioculturels, un théâtre, un espace culturel et un grand projet de remise en valeur du château. « Sur la presqu’île la bibliothèque Alexis de Tocqueville récemment inaugurée est un peu surdimensionnée au rez-de-chaussée » regrette Joël Bruneau qui n’a pas décidé de ce projet qui fera face au futur Tribunal de Grande Instance. Joël Bruneau annonce aussi un hôtel des associations qui rassemblera des activités réparties dans divers bâtiments de la ville. La méthode Bruneau est en action, « ce nouveau lieu plus confortable, mieux adapté aux besoins des associations sera source d’économies par la  mutualisation des coûts (chauffage, gardiennage, nettoyage etc.) et simultanément les mètres carrés libérés en pleine ville seront commercialisés ». Ajoutons à cela deux lignes de tramway fer, lourd projet mené avec Rodolphe Thomas, maire d’Hérouville-Saint-Clair qui seront mises en service en septembre 2019 et transporteront chaque jour 64.000 voyageurs contre 42.000 aujourd’hui.

Tout cela devant être mené dans un contexte de réductions budgétaires dont Joël Bruneau souligne « qu’elles ont jusqu’à maintenant amené une baisse de 8 millions d’euros de la dotation qui a été gérée par optimisation des coûts ».

La nécessaire transformation administrative

Avec 57% du PIB qui va à la dépense publique, la France détient un triste record en Europe et Joël Bruneau ne croit pas que : « ce soient les mesures prises actuellement qui feront vraiment changer les choses ». D’autant que ce montant prohibitif ne signifie pas que notre pays offre de meilleurs services que les autres grands pays européens. « Quand j’assiste à des réunions avec 25 personnes autour de la table qui appartiennent à 3 ou 4 niveaux différents d’organisation, je sais que cela ralentit l’action et augmente les coûts qui font flamber la dépense publique » constate Joël Bruneau qui de maire de Caen se transforme en leader politique ayant une vision nationale.

Il ne doute que le millefeuille administratif soit une des causes du mauvais fonctionnement du pays puisqu’il entraîne des surcoûts, ralentit les actions et fait que la gestion de notre pays est plus coûteuse que celle des autres grands pays européens qui ont des services publics tout aussi bons que les nôtres quand ce n’est pas meilleurs et à un moindre coût.

Dans le monde idéal qu’il construit Joël Bruneau pense que : « les communes doivent avoir au minimum 1.000 habitants et les intercommunalités quelque 20.000 habitants (sauf zone de montagnes). Leur politique s’articule de façon cohérente avec celle de la Région. »

Quant aux départements, après plus de deux siècles d’existence (ils sont nés en 1789) ils ne correspondent plus aux besoins de notre temps et Joël Bruneau s’étonne que : « la nation adepte de l’égalitarisme que nous sommes ne se soit pas encore rebellée contre les injustices flagrantes qui règnent ». Si vous êtes un sénior dans le riche et jeune département des Hauts de Seine vous serez choyé mais il n’en va pas de même dans la Creuse, pauvre et avec une abondante population âgée.

La solution réside pour notre interlocuteur dans : « une agence nationale de l’aide sociale qui est le seul moyen de traiter équitablement tous ceux qui bénéficient des prestations sociales ». Il s’étonne que « ces inégalités flagrantes n’aient pas suscité plus de mise en doute de la fonction sociétale des départements ».

Quant aux Régions : encore faut-il qu’elles aient du sens, les ensembles gargantuesques créés ne vont pas pouvoir fonctionner et les élus sont déjà en train créer des sous-régions pour retrouver des ensembles cohérents ».

Soucieux de ne pas galvauder les mots, il souhaite que : « celui de « métropole » retrouve toute sa plénitude et ne soit utilisé qu’à bon escient ». En son sens latin « metropolis » est la « capitale d'une province » son origine grecque signifie la « ville mère ». « Vouloir transformer Dijon en métropole est une absurdité de même que vouloir que la métropole de Rouen absorbe le département de Seine-Maritime n’a pas de sens ». On arrive à une frénésie de création qui n’a plus de sens si chaque ville moyenne est transformée en métropole. D’une certaine manière il n’y a pas besoin du législateur pour se crée une métropole, les entités existantes dans la ville, qu’il s’agisse des sièges sociaux, des universités, des multiples centres de décision créent une attractivité qui aboutit à la naissance de la métropole.

Les freins au développement résultent de la fossilisation des structures léguées par l’histoire qui ne sont plus adaptées aux temps nouveaux et de souligner : « l’absurdité de la situation des ports qui distingue les ports régionaux, comme celui de Caen qui fait partie de l’ensemble Ports Normands Associés et Le Havre et l’ensemble Haropa qui dépend de l’Etat ». Joël Bruneau y a voit la survivance d’une ancienne organisation qui ne fait que ralentir la dynamique locale.

Bref l’organisation administrative de la France est à remettre sur pied et ce ne sont pas les élus jaloux de leurs prérogatives qui prendront les décisions, un tel changement passe nécessairement par le référendum. A nous d’en prendre l’initiative ?

Une telle structure sera-t-elle favorable à la résorption de nos 10% de chômage ? Rien n’est moins sûr reconnaît Joël Bruneau, il situe à 8% le chômage structurel. Il résulte en partie de ce qu’une récente étude de l’OCDE appelle pudiquement « de trop nombreux adultes à faibles compétences de base ». « Avec 150.000 jeunes qui quittent chaque année le système scolaire sans maîtriser le calcul et la lecture, il ne faut pas s’étonner de l’actuel taux de chômage ». Pas de doute pour Joël Bruneau que la solution soit dans la formation et là encore le chemin risque d’être long.

Ginette Bléry