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Tribune d’Yves Loir : Propos de Mme Hidalgo – opération « ré-inventer la Seine » ou la mise en œuvre du « Schéma »

Dernière mise à jour 01/08/2017
Yves Loir

Idées. Certains en Normandie ont paru surpris et semble t-il indignés par les propos tenus récemment au Havre par Anne Hidalgo, Maire de Paris, selon lesquels Le Havre et Rouen n'étaient « que » les avant-ports de Paris. Les propos de Mme Hidalgo ne constituent pourtant aucune surprise et ne peuvent susciter l'indignation car ils s'inscrivent en effet dans le droit fil de la mise en œuvre du « Schéma stratégique Vallée de Seine » que Mr François Philizot, Délégué interministériel à la Vallée de la Seine, est chargé de mettre en place depuis 2013 et qui vise tout simplement à une « dissolution » du territoire de l'ex « haute » Normandie dans la nébuleuse parisienne à l'échéance 2030. C'est ce document global qui doit être  dénoncé plus que telle ou telle parole de l'édile parisienne. Par ailleurs, au delà des propos de Mme Hidalgo, on assiste en ce moment à une gigantesque campagne de communication autour de projets destinés à « ré-inventer la Seine » qui s'intègrent, eux aussi, dans le contenu et la finalité poursuivie par le « Schéma stratégique Vallée de Seine » telle qu'elle est résumée plus haut. Il est nécessaire, pour comprendre le sens des propos de Mme Hidalgo et l'objectif véritablement poursuivi par l'opération « Ré-inventer la Seine » de se livrer à une courte rétrospective.

A l’origine : le plan Grumbach

C'est l'urbaniste Antoine Grumbach qui, à la fin des années 2000, a défini le concept selon lequel l'accession de Paris au rang de grande métropole mondiale était conditionnée par son accès à la mer. La vision du « Grand Paris » de Mr Grumbach entraîne donc, dès le départ, deux conséquences fondamentales pour la Normandie : la première est que seule une partie de la Normandie est concernée par son projet, celle correspondant à la partie normande de la Vallée de la Seine. La seconde conséquence fondamentale du projet Grumbach découle de son appellation même, le « Grand Paris » : la partie de la Normandie concernée s'intègre de la sorte dans un projet qui lui est imposé de l'extérieur. Comme on le sait, la vision de Mr Grumbach n'est pas restée qu'au stade du projet : elle a pris d'autant plus rapidement  consistance que l'Etat qui en était à l'origine l'appuyait bien entendu.

Les promesses Rufenacht pour l’Axe Seine

Il a fallu tout d'abord créer une structure dont la finalité était la concrétisation du projet Grumbach. Ce fut chose faite, le 19 mai 2011 (Décret n° 2011-543) avec la création par Nicolas Sarkozy d'un « Commissariat général au développement de la Vallée de la Seine » dont le titulaire fut Mr Antoine Rufenacht, alors maire du Havre. Mais, comme dit le proverbe, «on n'attrape pas les mouches avec du vinaigre» et comme il fallait obtenir l'acceptation des Normands pour la mise en œuvre du projet Grumbach, un rapport de Mr Rufenacht fut remis le 12 février 2012 au Premier Ministre de l'époque (F. Fillon) qui détaillait la manne qui allait s'abattre sur la Normandie. Il était promis en effet aux Normands à cette occasion : une ligne ferroviaire nouvelle reliant Paris aux grandes villes normandes (L.N.P.N), un réseau fret à haute performance reliant Paris aux ports de  Rouen et du Havre, une liaison entre les autoroutes A28/A13 (Contournement Est de Rouen) et enfin une amélioration de la liaison fluviomaritime du port du Havre / Seine (chatière, écluse, etc.). Le chiffrage financier de ces  promesses de Mr Rufenacht s'élevait à 18 milliards d'euros. Aucun plan de financement n'accompagnant bien sur ce mirifique rapport, on vit à l'époque s'esclaffer l'opposition régionale (de gauche) qui dénonça à cette occasion «l'usine à promesses Rufenacht» et la décrivit comme une pure opération de communication à 3 mois de l'échéance présidentielle de 2012.

Les promesses Philizot pout l’Axe Seine

Quelques mois après la remise du Rapport Rufenacht, au mois de mai 2012, - exit Mr Sarkozy -, Mr Hollande était élu Président de la République et nommait Mr Ayrault Premier Ministre. Qu'allait-il advenir du projet Grumbach ? Il allait être poursuivi, avec deux petites modifications cosmétiques : le 13 novembre 2012, Antoine Rufenacht (UMP donc non politiquement correct) était limogé par Mr Ayrault qui le remplaçait quelques mois plus tard par le Préfet François Philizot placé sous son autorité directe à Matignon. Autre modification cosmétique, l'ancien Commissariat général changeait de nom et devenait « Délégation interministérielle au développement de la Vallée de la Seine » (Décret n° 2013-336 du 22 avril 2013). Mr Ayrault chargeait le « Délégué interministériel » Philizot de l'élaboration d'un « Schéma stratégique pour l'aménagement et le développement de la Vallée de la Seine » (ci-après dénommé « Schéma vallée de Seine » ou « Schéma Philizot ») qui devait, entre autres, détailler les nouvelles promesses qui allaient être faites aux Normands.

Le « Schéma Stratégique Vallée de Seine »

Pour donner un vernis « démocratique » à l'élaboration du « Schéma stratégique V.S », et pour donner en réalité les mains totalement libres à Mr Philizot et à l'Etat, Mr Ayrault désignait les structures qui devaient l'assister dans cette tâche : il y en a plus de 30 parmi lesquelles, les deux régions normandes de l'époque avec quelques autres collectivités normandes, qui côtoyaient la Chambre d'agriculture de  l'Ile de France, la Chambre de commerce et d'industrie de région Paris Ile de France, les départements de Paris, des Hauts de Seine, de la Seine Saint Denis, des Yvelines, du Val d'Oise, la Ville de Paris, la Région Ile de France, sans compter des organismes étatiques tels que RFF (Réseau Ferré de France), VNF ( Voies navigables de France), les Préfets, etc. On a bien compris qu'une telle multiplicité des structures de « consultation » décidée par Mr Ayrault pour un projet qui concernait pour l'essentiel la Normandie n'avait pour objectif que de « noyer » celle-ci au milieu du vaste aréopage qui vient d'être évoqué et pouvoir ainsi imposer la volonté de l'Etat.

Un peu plus d'un an et demi après, le 16 janvier 2015, Mr Philizot présentait le « Schéma stratégique Vallée de Seine ». L'analyse complète et détaillée de ce document a été mise en ligne le 7 février 2016 sur le site de l'« Union pour la Région Normande » (références ci-dessous). Sur un certain nombre de points, Mr Philizot n'a fait preuve d'aucune d'originalité et a repris purement et simplement le rapport Rufenacht de 2012. Concernant les promesses, Mr Philizot dans le cadre de ce « Schéma » annonçait, comme Mr Rufenacht, la réalisation de la LNPN, celle du contournement Est de Rouen (A28/A13), une liaison fluviomaritime efficiente pour le port du Havre et une amélioration de la desserte fret de ce même port (liaison Serqueux – Gisors). Pour le financement de ces équipements, Mr Philizot était, comme pour le Rapport Rufenacht, moins disert et renvoyait, lui, à un Contrat de plan spécifique, le CPIER (Contrat de plan interrégional Vallée de Seine), « déclinaison » financière du « Schéma » selon le propre terme de celui-ci. Le besoin de financement requis par les équipements listés par Mr Philizot lui-même dans le « Schéma vallée de Seine » s'élevait à plus de 10 milliards d'euros selon Mr Duron, alors Président de la commission « Mobiltés 21 » (juin 2013). Face à ce chiffrage  deux questions se posent :

Quel était le montant du CPIER V.S, « déclinaison » financière du Schéma ?

950 millions d’euros et quel était l'apport de l'Etat dans ce montant ? Il se montait à 219 millions d'euros étalés sur 6 années (2014-2020), pour 3 régions (les 2 Normandie et l'Ile de France).

La différence étant supportée essentiellement par les deux régions normandes et autres collectivités normandes qui prenaient par ailleurs à leur charge la subvention d'équilibre du contournement de Rouen (supérieure à 500 millions d’euros). Promettre la réalisation d'infrastructures essentielles pour la Normandie sans les financer par un apport significatif de l'Etat et s'en remettre aux collectivités normandes pour ce financement relève de la tromperie pure et simple et aussi de la provocation. Cela est déjà grave, mais il y a pire.

Une « dissolution » programmée de la Normandie orientale dans un ensemble dominé par Paris

En effet, Mr Philizot inscrit son « Schéma stratégique Vallée de Seine » totalement dans la logique Grumbach, c'est à dire celle du « Grand-Paris ». Pour la réalisation de celui-ci en Normandie, seul le « corridor » de la Vallée de la Seine l'intéresse. Dès lors, il s'agit de donner à ce territoire l'impression d'une communauté de destin particulière, dissociée de l'ensemble normand global, et étroitement rattachée à la région parisienne, c'est à dire, du fait du rapport de forces, sous la domination sans partage de Paris. Sans prétendre à l'exhaustivité (le « Schéma stratégique » comporte 74 pages), extrayons quelques passages significatifs de ce document appuyant d'une manière éloquente ce qui vient d'être dit. Tout d'abord d'entrée de jeu, le « Schéma stratégique » (p. 13) inscrivant celui-ci dans la logique Grumbach du « Grand-Paris » comme cela vient souligné, invente une néo-région en gestation, la Vallée de Seine et globalise toutes les données s'y rapportant, intégrant au passage les chiffres de la Normandie dans son ensemble (la néo-région a donc une population de 15 millions d'habitants, comprend 720.000 étudiants, 100.000 chercheurs, offre 7,3 millions d'emplois etc.). Après avoir additionné sans vergogne les données franciliennes et normandes globales, le « Schéma » focalise ensuite sur le seul territoire normand qui l'intéresse vraiment : la Vallée de Seine normande intégrée à la région parisienne, ensemble territorial auquel il convient de donner une « identité ».

« L’identité » de la vallée de Seine

Sur ce sujet, le document est éclairant notamment à travers le chapitre intitulé (p. 25) : « Construire une identité commune valorisée par une politique de marketing territorial » où il est indiqué que  « le développement économique de la vallée exige un projet territorial cohérent (...). Cette démarche repose sur un décloisonnement des approches en termes d'intégration territoriale et environnementale, en particulier pour les transports, les activités et les sites portuaires, logistiques, industriels et touristiques. Elle contribue aussi à nourrir l'affirmation d'une identité commune aux trois régions traduisant à la fois le partage d'éléments communs de morphologie tout le long de la vallée, coteaux calcaires et terrasses alluviales en particulier. Ce projet territorial doit être relayé par un label dont l'objectif premier est de faire reconnaître l'intérêt d'une action au titre du projet global du territoire vallée de Seine... ». « L'attribution d'un label constitue un outil de reconnaissance de la contribution des acteurs à la construction de l'identité du territoire dans une action de long terme ».

La première phase du « Schéma » Philizot - on l'a vu - consiste à donner aux habitants de la Vallée de Seine la conscience de leur communauté de destin, de Paris au Havre. Afin que ce but soit atteint, il convient d'habituer les esprits à l'appartenance des habitants de la vallée de Seine normande à leur future néo-région. Là encore, le schéma Philizot (p.25) est très clair avec le chapitre intitulé : « Construire une identité commune valorisée par une politique de marketing territorial ». L'opération-gadget « ré-inventer la Seine » actuellement en cours, s'inscrit parfaitement dans cette logique du « Schéma Philizot » et prend ainsi son véritable sens. Pour s'assurer du bon déroulement de cette opération, MrPhilizot a été, et est d'ailleurs présent à toutes les séquences de celle-ci depuis son lancement  en mars 2016, jusqu' à la désignation des « lauréats » au Havre le 19 juillet dernier.

La gouvernance de la Vallée de Seine, selon le projet Philizot

Il va de soi que la néo-région « Vallée de Seine » disposant d'une « identité » doit se doter d'une gouvernance spécifique : ce sujet fait l'objet du chapitre intitulé (p. 24 ) «  Organiser la gouvernance pour faire face aux défis d'aujourd'hui et de demain » qui commence ainsi : « Accroître la notoriété de la vallée de la Seine à l'échelle nationale et internationale suppose que les acteurs des territoires s'inscrivent dans une vision commune de l'avenir ( … ) Le Schéma stratégique s'affirme comme un outil de cohérence d'ensemble des initiatives régionales et locales. Cela renvoie à une question centrale  pour la pérennité de la démarche : comment organiser l'animation de cet outil ? ». A cette question, Mr Philizot apporte la réponse suivante : il faut, affirme t-il :  « Maintenir le dispositif actuel de pilotage autour du Délégué interministériel et d'un comité directeur ». Ce que Mr Philizot « omet » de préciser c'est que les membres de ce « Comité directeur » ont été choisis d'une façon discrétionnaire par le Premier Ministre de l'époque, Mr Ayrault, et que son successeur, Mr Valls, n'a rien changé à cet état de chose pas plus - à notre connaissance - que Mr E. Philippe. Ce qui fait que la gouvernance de la vallée de Seine n'a aucune légitimité démocratique régionale puisqu'elle est détenue, en fait, totalement, directement ou indirectement, par l'Etat central.

Une Normandie parisienne

L'objectif fixé par l'Etat au Préfet Philizot, et qui lui est antérieur, est intangible depuis la naissance du plan Grumbach en 2009 quelles que soient les alternances politiques : il s'agit d'utiliser la partie « intéressante » ou « utile » de l'ex « haute » Normandie (la vallée de la Seine) au profit de la création du « Grand Paris » qui, selon ses concepteurs, doit absorber rapidement son « appendice » normand. Comment pourrait-il en être autrement quand on compare quelques indicateurs caractéristiques des deux entités comme  la population :

12 millions de franciliens - vallée de Seine normande : environ 1 million d'habitants

- Le P.I.B : Ile de France :   642 milliards d'euros (2013) - vallée de Seine normande environ 40 milliards d'euros

- population universitaire : nombre d'étudiants Ile de France : 686.000 (2012) - vallée de Seine normande : 33 000 ( Rouen + Le Havre ).

A l'énumération de ces quelques indications quantitatives qui pourrait être poursuivie, il convient d'ajouter celle de données qualitatives concernant l'accumulation massive à Paris et dans la région parisienne des centres de décision majeurs, qu'ils soient politiques, économiques, culturels, universitaires… De cette brève comparaison entre la région parisienne et la vallée de Seine normande, découle une inéluctable conclusion : si le Schéma stratégique de Mr Philizot est mis en œuvre jusqu'à l'échéance qu'il programme (2030), la vallée de Seine normande sera absorbée rapidement dans la région parisienne. Bien entendu, Mr Philizot ne dit pas aussi crûment les choses ; il évoque simplement les « complémentarités » et la nécessité de créer des « synergies » entre la très puissante région parisienne et la minuscule vallée de Seine normande. Etant donné la disproportion énorme entre les agrégats constitutifs des deux entités, on devine dans quels sens vont s'exercer les « complémentarités » et les « synergies ». D'ailleurs, le « Schéma » de Mr Philizot lui-même sous-entend pour l'avenir une répartition des tâches entre les deux régions à partir de la comparaison actuelle qu'il fait entre la « résilience » parisienne et les « déficiences » normandes concernant les fonctions économiques  : aux Normands de la vallée de la Seine les tâches d'exécution, aux Parisiens les tâches de conception et de commandement : «face à la  résilience de l'économie francilienne  -indique le « Schéma -  le tissu économique normand se trouve fragilisé à plusieurs titres : surreprésentation des fonctions d'exécution et faiblesse des fonctions supérieures, dépendance des établissements normands vis à vis de grands groupes dont les décisions sont prises en dehors du territoire, fragilité des PME-PMI sous traitantes qui subissent les conséquences de ces décisions ». Ce triste constat valable pour les acteurs industriels normands, le Schéma l'étend au tertiaire lorsqu'il indique que « Ces déséquilibres, évidents en ce qui concerne les activités industrielles, sont aussi très marqués pour les activités tertiaires, certaines d'entre elles étant extrêmement concentrées en Ile de France » (p. 17).

Les données comparatives entre la région parisienne et la vallée de Seine normande rappelées précédemment n'étant pas de nature à remettre en cause la situation qui vient d'être décrite par le « Schéma » , bien au contraire, on voit quel statut subalterne est assigné par celui-ci à la partie normande de la vallée de la Seine dans l'avenir .

Les « performances » de Paris et de ses deux avant-ports

La véritable finalité de l'opération « ré-inventer la Seine » ayant été exposée plus haut, penchons nous maintenant sur l'origine des propos tenus au Havre par Mme Hidalgo, selon lesquels les ports de Rouen et du Havre ne sont que les avant-ports de Paris. Là aussi, la Maire de Paris ne fait que suivre directement les termes du Schéma Philizot qui précise (p.15) sous le chapitre « L'intérêt pour Paris de valoriser son accès direct à la mer » que :  « De multiples raisons justifient que l'Ile de France se tourne vers l'axe-Seine ( … )  l'ouverture maritime de l'Ile de France contribue à renouveler son insertion dans l'économie mondiale », etc. Dans ces conditions, Mme Hidalgo (Paris - ne l'oublions pas – a participé à la conception du Schéma Philizot ) ne dit rien d'original en affirmant que le Havre et Rouen ne sont à ses yeux « que » les avant-ports de Paris. D'ailleurs c'est cette même  logique qui a présidé à la création d'HAROPA, en principe structure de liaison entre les ports du Havre de Rouen et de Paris, mais qui est présenté à l'international comme Harbor Of Paris (port de Paris), ce qui va de pair, par ailleurs, en France avec une vision étatiste et centralisée de l'activité portuaire. Mr Philizot a été très clair à ce sujet, le 14 juin 2017, lors de son audition par le CESER d'Ile de France, en réaffirmant à cette occasion que « l'Etat devait rester pilote des ports d'envergure nationale et internationale ». Rappelons quelques chiffres qui montrent l'efficacité respective des ports sous gestion étatiste et ceux (ports du Benelux notamment) qui fonctionnent sous une gestion décentralisée (gestion hanséatique) : Trafic du Havre (2016) : 66 millions de tonnes (Mt ) - trafic de Rotterdam ( 2016 ) : 461 Mt - Trafic de Anvers ( 2016 ) : 214 Mt  

Le trafic cumulé Haropa (2016) s’établit à 87 millions de tonnes, celui de Rotterdam – Anvers (2016) à 675 millions de tonnes. Ces chiffres se passent de commentaires.

Effets collatéraux du Schéma Philizot

Comme cela a été souligné précédemment, le projet Grumbach et son avatar, le Schéma Philizot introduisent, dès le départ le concept de « deux » Normandie : celle de la Vallée de Seine et le « reste » qui n'en fait pas partie.

Facteur aggravant cette distinction, certains territoires normands sont exclus formellement du Schéma Philizot, comme le département de l'Orne, tout en étant néanmoins partie prenante à titre financier, puisque les Ornais, en tant que contribuables régionaux, participent au financement, via la région Normandie, d'un équipement inscrit dans le rapport Rufenacht et le Schéma Philizot au titre de l'aménagement de  l'Axe-Seine comme le contournement Est de Rouen. Rappelons au passage que la participation régionale normande, à ce seul équipement se chiffre au bas mot à 500 millions d'euros, (subvention d'équilibre- 50% de l'investissement global), l'Etat n'y engageant pas un seul euro, contrairement à ses promesses initiales et à son affirmation selon laquelle cet équipement relève d'une « Opération déclarée d'intérêt national retenue comme prioritaire par le Premier Ministre en juillet 2015 » !! (p.52).

Devant ce constat choquant d'une Normandie à deux vitesses, ce n'est pas un hasard si, quelques semaines après la présentation publique du Schéma Vallée de Seine par Mr Philizot à Caen le 15 janvier 2015, dans cette même ville de Caen, naissait le Pôle métropolitain « Caen-Normandie-Métropole » réunissant les principales collectivités de l'ex « basse » Normandie d'Alençon à Cherbourg, toutes tendances politiques confondues, peu enclines à endosser dans un avenir proche l'habit de banlieusard parisien, fût-il paré d'une présentation attractive, pour les besoins de la cause.

Un processus de « dissolution » en cours

Le « Schéma vallée de Seine » présenté par Mr Philizot en janvier 2015 détaille un certain nombre de processus à mettre en application visant à inclure la vallée de Seine normande dans la néo-région vallée de Seine, dominée par la région parisienne. Certains de ceux-ci sont en cours de réalisation. Prenons l'exemple du développement touristique et culturel (p. 42). Après avoir affirmé que le tourisme est « un des tous premiers secteurs économiques dans la vallée de la Seine, le « Schéma »  ayant pris acte du succès considérable des manifestations passées de « Normandie-Impressionnisme » indique (p. 45) : « L'enjeu Vallée de Seine  autour de cette thématique commune à tout le territoire est maintenant d'élargir la construction d'événements et produits touristiques et culturels (…) ». Exit donc « Normandie- Impressionisme » qui devient ainsi « La Seine impressionniste de Paris à la mer » (p. 46). Pour illustrer ce processus, le Schéma cite en exemple « L'offre d'un opérateur qui propose un produit conforme à cette logique Vallée de la Seine : une croisière « La Seine et les peintres impressionnistes » (…), ce parcours original permet d'appréhender l'impressionnisme par la Seine. Au départ de Paris cette  croisière de sept jours ... ». Dans les pages suivantes, le « Schéma » propose de « séquaniser » d'autres événements touristiques ou mémoriels normands tels que la Bataille de Normandie (p. 47).

Le processus de « dilution » de la vallée de Seine normande dans la néo-région en gestation qui prend ici, par exemple, la forme d'un « recyclage » pur et simple de réussites normandes et identifiées comme telles (« Normandie-Impressionniste » ) peut prendre, comme il est indiqué précédemment, la forme de mise en place de « synergies » à partir des  « complémentarités » constatées dans différents domaines. Dans le domaine de l'enseignement supérieur et la recherche par exemple (p. 40), il faut -souligne le « Schéma »- « développer la recherche partenariale » et permettre des « synergies » et des coopérations formalisées » entre sites normands et franciliens (p. 41) en n'oubliant pas cependant que ces « synergies » et autres « partenariats » mettront en jeu des capacités normandes et franciliennes très déséquilibrées (rappelons ce qui a été indiqué précédemment et pour ne prendre qu'un seul indicateur, la population universitaire de l'Ile de France qui s'élève à 686.000 étudiants tandis que celle de la vallée de Seine normande est de 33 000 étudiants ). Le « Schéma » Philizot étend également son ambition de voir s'établir des « synergies » dans le domaine industriel (avec le constat  évoqué par le Schéma lui-même - voir plus haut -  que les Normands sont voués essentiellement aux tâches d'exécution). Cette ambition atteint mêmes des secteurs inattendus de l'économie tels que « Les énergies renouvelables en mer qui sont un atout majeur de la Vallée de la Seine » (sic) comme l'indique le Schéma Philizot (p. 38). Paris et la région parisienne capitales des E.M.R, pourquoi pas ?

Le processus tentaculaire de « dissolution » de la vallée de Seine normande dans l'ensemble parisien atteint tous les secteurs de l'activité humaine et est à l'œuvre quotidiennement. Est-il irréversible ? Peut-on espérer que l'alternance politique qui vient de se mettre en place pourrait changer le  cours des choses dans ce domaine ?

Schéma Philizot et alternance politique

Les mois qui viennent de s'écouler ont été marqués par une alternance politique profonde qui a vu l'accession à la présidence de la République d'Emmanuel Macron et l'élection d'une assemblée nationale « introuvable » dominée par le parti du Président, L.R.E.M, qui y dispose d'une majorité écrasante. Autre élément de l'alternance, le nouveau Premier Ministre Edouard Philippe, ancien maire du Havre, est d'origine normande. Est-ce que la nouvelle donne politique conjuguée avec ce dernier facteur peut modifier l'évolution du dossier ? L'avenir proche nous le dira. En attendant, certaines décisions politiques récentes du nouveau pouvoir semblent plutôt indiquer une forte continuité avec la politique antérieurement menée sur le sujet. En effet un décret du 29 juin 2017 signé d'Emmanuel Macron conforte François Philizot, en le reconduisant dans sa fonction de Conseiller du Gouvernement, cependant qu'une décision du Premier Ministre Edouard Philippe datée du 30 juin 2017, confirme Mr Philizot dans sa fonction de Délégué interministériel au Développement de la Vallée de la Seine (DIDVS), fonction qu'il exerce depuis le 22 avril 2013, date à laquelle il a été nommé par le Premier Ministre  Ayrault.

Pour une nouvelle approche des rapports Normandie – Axe Seine

La Normandie est diverse : pour une part, les problématiques auxquelles sont confrontés ses différents territoires sont particulières, celles de Vernon ou d'Evreux ne sont pas les mêmes que celles de Caen ou de Cherbourg, celles de Dieppe ou de Fécamp ne sont pas identiques à celles de Flers ou d'Alençon. La Seine ne coule qu'à travers deux départements normands, l'Eure et la Seine Maritime. La proximité de la Normandie avec la puissante région parisienne est une donnée géographique et humaine incontournable. Toutes ces considérations sont irréfutables. Elles n'autorisent pas pour autant à ce qu'une partie de la Normandie soit dissoute au sein de la nébuleuse parisienne dans un « machin » technocratique, indifférencié, sans passé, donc sans avenir, et qui aurait par ailleurs, de facto, pour conséquence, la résurrection des anciennes notions de « haute » et de « basse » Normandie. 

Il faut donc aborder la problématique de la  vallée de Seine normande et des relations Normandie/ Région parisienne/Etat avec un éclairage nouveau, tournant le dos à un passé récent  et s'appuyer pour cela sur les points suivants :

1 / considérer comme caduque le « Schéma stratégique vallée de Seine » de Mr Philizot dans sa forme actuelle.

2/ toute négociation Normandie / région parisienne- Etat sur un aménagement de la vallée de la Seine doit intégrer la Normandie dans sa globalité, y compris  le département de l'Orne.

3/ concernant le système de gouvernance de l'axe-Seine, un autre système doit être mis en place, remplaçant le système du proconsulat étatique actuel et garantissant à la Normandie une représentation et une influence conforme à son poids et à ses intérêts.

4/ après que ces conditions auront été réalisées et dans la mesure où il existe, sur un certain nombre de points une convergence d'intérêts entre la Normandie et la région parisienne, il faut concevoir et mettre en œuvre sur une base véritablement partenariale et égalitaire un plan d'aménagement de  la Vallée de la Seine.

Union pour la Région Normande - Caen le 31 juillet 2017

QUELQUES  DOCUMENTS  DE  REFERENCE

-Schéma stratégique  pour le l'aménagement et le développement de la Vallée de la Seine (voir site U.R.N)

-CPIER vallée de Seine- 2014 -2020

-Décret  créant le « Commissariat général au développement de la vallée de la Seine » (18 mai 2011)

-Décret  relatif au « Délégué interministériel au développement de la vallée de la Seine ( 22 avril 2013)

L'analyse complète du « Schéma Vallée de Seine » a été faite sur le site de « l'Union pour la Région Normande » le 7 février 2016  - Pour  consulter cette analyse ainsi que le document « Schéma stratégique ... »  consulter le site de l'U.R.N

 Union pour la Région Normande (URN) - Caen - www.union-region-normande-com

02 33 54 52 80 – 06 32 24 41 71